Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 6. Relier

Plaisir du texte, plaisir d'imaginer

Joëlle Turin, Association ACCES, Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations
Mél : acces.lirabebe@wanadoo.fr
Les publications sont à découvrir sur le site des éditions ACCES,
www.acces-editions.com

Les livres et les bébés, simplement pour jouer ? À y regarder de près, c'est-à-dire en mettant en contact livres et bébés, on découvre que les voies de la découverte du sens et des sens peuvent se compléter et que lecture et écriture s'apprennent très tôt.

Dans un dossier de la revue belge Lectures (n° 129, janvier-février 2003), Michel Defourny, professeur à l'université de Liège constatait, preuves à l'appui, le chemin parcouru en vingt ans dans le domaine de la lecture et des bébés depuis qu'associations, services publics et bibliothèques se sont engagés dans des campagnes de promotion de la lecture avec des bébés. Fondée par les psychiatres et les psychanalystes, René Diatkine, Marie Bonnafé, Tony Lainé, l'association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) a ouvert la voie en France.

"Comment se fait-il que tous les êtres humains ne s'épanouissent pas de la même façon ?", se demandait René Diatkine. Comment se fait-il que des enfants apprennent à lire en quelques mois alors que d'autres échouent dans cet apprentissage et ne deviennent jamais des lecteurs ?

S'interrogeant sur le langage, les spécialistes avaient mis en évidence, à côté de la langue factuelle de l'échange quotidien et fonctionnel, l'existence d'une seconde langue, celle du récit. Elle relate les événements à distance, opère un découpage dans le temps et structure l'activité psychique. Présente dès les premières comptines, elle s'épanouit dans les albums et les histoires. Elle contribue à développer chez l'enfant la capacité de rêver, d'imaginer, de créer.

Tous les enfants n'ont pas accès de la même manière à cet éveil culturel, déterminant pour leur futur. À l'issue du colloque organisé en 1979 par le ministère de l'Éducation nationale autour de l'apprentissage de l'écrit qui a mis en évidence le fait que les enfants de parents lecteurs, familiarisés de bonne heure avec l'écrit, avec la langue du récit, parvenaient sans encombre à quelques exceptions près à l'acquisition de la lecture, ACCES a mis en oeuvre, dès sa création en 1980, les travaux des linguistes, psychanalystes et psychologues sur le sujet. En référence à une remarque de René Diatkine, président fondateur d'ACCES, psychiatre-psychanalyste qui insistait sur le fait que "les enfants n'ont d'appétit pour la langue écrite qu'après avoir découvert le plaisir du texte et qu'ils ne peuvent apprendre à connaître qu'après avoir éprouvé le plaisir d'imaginer", l'association a tout de suite préconisé des actions modestes. Si apprendre à lire et à écrire implique un temps préalable de jeu avec les histoires et les livres, il semblait indispensable de proposer autour des livres des moments de jeu et de lecture avec un adulte, dans les situations les plus banales et les plus inattendues, dans les moments les plus quotidiens et aussi dans les instants souples ou inutiles de la vie des enfants. Il importait donc de mettre en contact des bébés et de très jeunes enfants avec des livres à regarder, à feuilleter et à manipuler et dont le contenu est animé, conté, lu par des professionnels qui se font le porte-parole des séquences du récit sans imposer leurs propres interprétations mais en respectant le monde secret des enfants.

Dans les consultations de protection maternelle et infantile, dans les écoles maternelles, les centres de loisirs maternels et quelques autres lieux de la petite enfance, ces actions se poursuivent depuis vingt ans et cette expérience montre aujourd'hui que les hypothèses de départ étaient les bonnes, que la mise en contact précoce des enfants et des livres, sous certaines conditions, contribuait au développement langagier et psychique de l'enfant, à la construction des premières représentations, à la lutte contre l'échec scolaire et contre les difficultés spécifiques avec l'écrit. À condition de ne pas transformer ces "animations-lectures" en séances d'apprentissage, à condition de veiller à respecter le rythme et les désirs de l'enfant, de privilégier une écoute individuelle et non en groupe, à condition de ne rien imposer mais de proposer des bons livres, des récits poétiques en mots et en images, cet éveil du jeune enfant aux premiers récits a toutes les chances de continuer à lui permettre de goûter aux plaisirs des histoires partagées et de s'approprier, à sa façon, les livres et les histoires qui lui faciliteront l'entrée dans les apprentissages.

Argos, n°33, page 64 (12/2003)
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