Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 6. Relier

La liberté de l'enfant

Sylvie Amiche

L'action "Livre et petite enfance" du département de la Seine-Saint-Denis, lancée en 1995, peut être définie comme une action culturelle inscrite dans le champ de l'éducatif et du social.

Elle concerne en priorité les enfants qui ne fréquentent pas encore l'école, potentiellement dans tous les lieux où ils sont accueillis avant leur scolarisation.

Elle s'est donnée pour objectif de permettre que ces très jeunes enfants aient accès à une offre de lecture abondante et diversifiée, dans les conditions les plus favorables et les plus adaptées à leurs compétences et à leurs besoins particuliers. Ces rencontres, avec ce qu'on s'accorde à reconnaître maintenant comme une première littérature, ne sont possibles que si les équipes éducatives qui assurent l'accueil de ces enfants sont soutenues au long court dans leurs projets.

Pour cette raison, l'action "Livre et petite enfance" n'intervient qu'exceptionnellement auprès des enfants eux-mêmes mais cherche plutôt à donner aux professionnels les moyens théoriques, matériels et techniques nécessaires à la naissance et à la pérennité des projets.

Son berceau est un territoire fortement et depuis longtemps engagé dans la lutte contre les inégalités d'accès à la culture. Pour ne parler que des seules crèches collectives gérées directement par le département (58 établissements accueillant quelques 3 500 enfants), la place accordée aux livres et à la lecture y est notable : des crédits particuliers sont alloués chaque année pour l'acquisition d'ouvrages et depuis 1989, un album est offert en fin d'année à chaque enfant. Dans les 115 centres de Protection maternelle et infantile, la présence d'éducatrices de jeunes enfants, d'abord chargées de l'animation des salles d'attente et de l'accueil des familles, puis maintenant de la formation des assistantes maternelles et des accueils parents-enfants, permet qu'en beaucoup d'endroits des temps de lecture soient proposés aux enfants, en présence de leurs parents. Le réseau dense des bibliothèques publiques offre dans la plupart des villes des équipements de proximité très sollicités par les professionnels de la petite enfance.

Cette action se nourrit également du grand mouvement qu'a provoqué la création de l'association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) dans les années quatre-vingt, concomitant à l'apparition, dans l'édition de livres pour enfants, d'ouvrages spécifiquement destinés à de tout jeunes "lecteurs". Des bibliothécaires ont témoigné du déclic qu'a provoqué chez elles l'arrivée des premiers petits albums cartonnés aux coins arrondis d'Helen Oxenbury, pour ne citer que cet auteur. Leur présence à la bibliothèque allait ouvrir les portes au public des bébés.

Mais cette littérature de la première enfance reste mal connue, peu accessible à la grande majorité de ceux qui n'osent pas franchir le seuil des bibliothèques et des librairies, qu'ils en soient géographiquement éloignés ou qu'ils se tiennent à distance de la lecture pour des raisons complexes. Si les professionnelles de la petite enfance tiennent la lecture en haute estime, sa pratique régulière avec les enfants est parfois laissée à ceux ou celles "qui aiment ça" ou "qui lisent bien". Un travail culturel ne se décrète pas dans la sphère de l'éducatif ou du social, mais il est néanmoins de la responsabilité des professionnels de donner à chaque enfant toutes les chances d'aborder les livres avec bonheur dans les premières années de sa vie.

Besoin de permanence

L'action "Livre et petite enfance" propose à tout type de structure accueillant des enfants non scolarisés (crèche collective, départementale ou municipale, PMI, halte-jeux, crèche familiale, relais assistantes maternelles, établissements de l'Aide sociale à l'enfance, maisons de la petite enfance...) des moyens pour :

  • se doter d'un important choix d'albums (entre 150 et 180 titres) ;
  • se repérer dans la production éditoriale et se forger des critères de choix ;
  • réfléchir à sa pratique, partager ses expériences.

Elle participe également au soutien apporté par le conseil général à la création contemporaine en suscitant et en aidant chaque année l'édition d'un album inédit offert aux enfants accueillis dans les crèches départementales.

Elle ne se substitue en rien aux services des bibliothèques et c'est d'ailleurs bien souvent sur la base d'un compagnonnage fructueux avec la bibliothèque qu'une équipe fait appel à l'action du conseil général. Cette intervention ponctuelle ou plus soutenue, auprès des seuls établissements volontaires qui en font la demande, n'a d'effet durable, nous l'avons constaté, que si le lien est entretenu avec la bibliothèque.

Avoir en permanence à sa disposition un fonds important d'albums nous paraît indispensable quand on accueille des tout-petits de façon régulière.

On sait l'attachement souvent long d'un enfant pour une même histoire, relue à l'identique, pour un même livre retrouvé chaque matin à son arrivée à la crèche ou plusieurs semaines après dans la salle d'attente de la PMI. Les prêts de livres consentis par les bibliothèques, même sur des durées très longues, ne peuvent répondre à ce besoin de permanence souvent observé par nos collègues de la petite enfance. Elles nous ont aussi démontré que, par-delà les "incontournables" unanimement plébiscités par les enfants, certains livres plus discrets, moins consensuels, moins attirants pour les adultes, ont provoqué des attachements particuliers, déclenché la parole chez certains enfants longtemps réservés. La diversité et la relative abondance que permettent ces dotations d'ouvrages rendent possible, même si elles n'y suffisent pas, le libre choix de l'enfant. Elles contribuent aussi à éveiller et à entretenir la curiosité et l'appétit des adultes.

Nous leur proposons donc, sur leur lieu et temps de travail, une série de rencontres autour de ces 200 titres que nous apportons progressivement, sur plusieurs mois. Nous nous retrouvons dans cette situation paradoxale de lire entre adultes des histoires écrites pour les enfants, le plus souvent quand ces derniers dorment.

Comment choisir ?

La sélection proposée rassemble des titres anciens, que l'on peut qualifier de "classiques", et des ouvrages récents introduits régulièrement dans la dotation, sur la base des travaux du comité de lecture petite enfance qui sera décrit plus loin. Cette immersion collective dans la lecture provoque souvent des réactions contrastées, sur toute la palette des émotions qui va du rejet presque violent ("Vous nous faites retomber en enfance !") à la satisfaction clairement exprimée. Mais si plaisir il y a à l'écoute des récits, à l'exploration des images, c'est certainement par un effet d'anticipation de celui des enfants : "Cette histoire-là est pour Alexandre !... Je suis sûre que ça va plaire à Soraya !"

Ce travail est achevé quand l'équipe est parvenue à choisir, dans la proposition de départ, le nombre de titres qu'elle a le droit de conserver, en fonction de la capacité d'accueil du lieu. Cette obligation de choisir met en branle des stratégies individuelles et collectives qui participent à la dynamique du projet : éprouver l'intérêt de certains ouvrages en les lisant en enfants, affûter ses arguments pour défendre celui qui n'emporte pas l'adhésion des collègues, privilégier les albums pour les bébés quand la section des plus grands est déjà bien pourvue... et faire la liste de ceux que l'on rend à regret et que l'on achètera plus tard.

Cette arrivée massive des livres est aussi l'occasion de repenser l'organisation des temps de lecture dans la vie de l'établissement et de se questionner collectivement sur les enjeux, les priorités, le sens de cette proposition faite à l'enfant, sur la façon d'y associer les familles. Toutes ces questions, abordées au fil de la dotation, sont plus systématiquement explorées dans le cadre de l'observatoire des pratiques de lecture avec les jeunes enfants dont nous parlerons plus loin.

S'il peut arriver que nous animions quelques temps de lecture avec les enfants, à la demande d'une équipe et toujours en sa présence, nous restons convaincues, et l'expérience de ces huit années l'a prouvé, qu'à condition d'y être accompagné et soutenu, la lecture peut devenir l'affaire de chacun. Tout adulte alphabétisé peut s'y autoriser, même s'il n'a pas fréquenté les livres dans son enfance, même s'il n'en a pas proposé à ses propres enfants. L'engouement pour une bonne histoire, le vif intérêt qu'elle provoque manifestement chez l'enfant, révèle à l'adulte des compétences qu'il ignorait. On peut toujours juger une collègue plus douée pour les lectures collectives, plus "théâtrales", on peut bien sûr améliorer la fluidité de sa diction... Mais l'expérience plus intime d'une lecture en tout petit comité, provoquée par la demande d'un enfant bientôt rejoint par d'autres, dans un temps qui n'avait pas été prévu, comme à la sauvette et dans la plus grande discrétion, s'est révélée fort positive pour beaucoup.

Nous pouvons faire ce même constat pour ce qui concerne le regard critique porté sur la production éditoriale : rares sont les personnes qui s'y autorisent dans le monde de la petite enfance. Certaines préfèrent se fier à leurs "coups de coeur", d'autres font toute confiance au sérieux des éditeurs et des auteurs. Mais l'abondance de cette production rend complexes les choix qu'il faut pourtant faire dans les limites des budgets impartis, du temps qu'on peut y consacrer et du souci d'acquérir des ouvrages qui ne décevront pas à moyen terme.

Le comité de lecture petite enfance "Quoi de neuf dans les livres pour les tout-petits ?" organisé et animé avec Livres au Trésor (centre de documentation en Seine-Saint-Denis sur le livre de jeunesse) se réunit 4 à 5 fois par an pour examiner la part de la production qui peut être proposée aux très jeunes lecteurs. Il travaille sur la base d'un office de nouveautés fourni par la librairie Colibrije à Montreuil.

Ouvert aux personnels de la petite enfance et aux bibliothécaires du département, c'est leurs points de vue sur les livres qu'il cherche à croiser pour mettre en avant les nouveautés qui présentent le plus d'intérêt. Pour cela un groupe de travail se réunit en amont des séances plénières pour examiner les ouvrages reçus dans les trois derniers mois et choisir ceux dont il rendra compte devant un auditoire plus large. Pour sortir de la seule juxtaposition de points de vue parfois contrastés, le comité restreint travaille à se donner des outils communs d'analyse qui rassembleraient ce qui est plutôt du domaine des compétences des bibliothécaires (point de vue plus historique sur la production, connaissance de l'oeuvre entière d'un auteur, grilles d'analyse...) et ce qui est le propre des professionnels de l'enfance (observation des comportements d'écoute, connaissance du développement de l'enfant...). Nous voyons ainsi s'amorcer un double mouvement : du côté des bibliothécaires, une prise en compte plus grande de la réception par les enfants et du côté des éducatrices de jeunes enfants ou des auxiliaires de puériculture, un souci de s'approprier des outils d'analyse leur permettant, pour juger de la qualité de l'ouvrage, de ne pas s'arrêter à la seule satisfaction éprouvée par un enfant à la lecture qui lui a été faite.

Ce travail d'analyse est restitué dans une brochure envoyée à toutes les bibliothèques et à tous les établissements d'accueil et se veut une aide aux acquisitions.

Il alimente également la proposition de titres qui est faite chaque année aux crèches départementales qui offrent des livres aux enfants qui y sont accueillis.

Organiser le groupe

Pour entretenir la dynamique du réseau des professionnels engagés dans ces projets et mesurer les effets de cette action, l'Observatoire des pratiques de lecture avec les jeunes enfants s'appuie sur les expériences qui y sont rapportées par les équipes invitées, à chaque fois différentes. Ses quatre séances annuelles sont animées par Marie Bonnafé, psychiatre et psychanalyste, présidente de l'association ACCES. Sa fidélité au long court à ce travail, son écoute passionnée et respectueuse et le fruit de vingt ans de recherches et d'actions mis si simplement à la disposition de ce groupe en explique sans aucun doute la pérennité.

Il y est question à la fois de l'histoire des projets, des partenariats qui se sont noués, de leurs évolutions et d'observations très précises sur les parcours des enfants avec les livres.

Ce groupe de travail, toujours ouvert, ne peut fonctionner de façon satisfaisante que s'il n'excède pas les 50 participants. La réflexion qui s'y poursuit, appuyée sur les observations rapportées, établit des liens entre les théories du développement de l'enfant et la connaissance de la littérature qui lui est destinée.

Elle est mise au service de tous, questionnée, approfondie ou infléchie d'une séance à l'autre. Elle participe à l'essaimage des projets, capitalise l'expérience acquise et la fait connaître. Elle donne aussi à l'action "Livre et petite enfance" des indicateurs précieux sur l'état des pratiques et des questionnements. Nous ne décrirons ici qu'un des effets constatés de ces actions conjuguées, mis en lumière par l'observatoire et dont nous ne rendons compte qu'imparfaitement.

Il apparaît que dans les crèches collectives en particulier la lecture est restée longtemps une activité proposée plutôt aux enfants de dernière année (2-3 ans) et pendant des temps de regroupement bien programmés. L'organisation du groupe est nécessaire en collectivité d'enfants, pour le bien-être de chacun ; une lecture peut aider à rassembler et à obtenir un moment d'apaisement. Mais quand il est constaté, par l'expérience, que les plus jeunes aussi manifestent de l'intérêt pour les histoires en mots et en images, que ce goût pris dès la première année rend plus agréable la lecture en moyenne section, l'organisation première devient moins monolithique, adultes et enfants en profitent.

Parce qu'on ne lit au bébé que dans une relation très individuelle, en feuilletant pour lui les pages d'un album, pendant que son regard va du livre à la bouche de l'adulte, ce rapprochement rend plus perceptible les mille façons que peuvent avoir ces petits qui ne parlent pas de manifester leur intérêt. Cette écoute très corporelle dont parle Marie Bonnafé est aussi très dynamique dès que l'enfant sait marcher et qu'il devient impossible de le contraindre à l'immobilité. L'expérience gratifiante acquise par les adultes qui ont osé la lecture en section de bébés (certains livres les y ont souvent poussés), l'ont adaptée aux modes d'écoute pleins de mouvement des moyens, profite du coup aux plus grands. "La lecture individuelle dans le petite groupe" est une notion apparemment paradoxale qui a émergé des travaux de l'observatoire. La lecture collective, telle qu'on imagine en crèche qu'elle se pratique à l'école, en l'absence d'autres modèles, laisse peu à peu de la place à d'autres propositions qui donnent plus de liberté à l'enfant et contraignent moins l'adulte à la performance.

Argos, n°33, page 61 (12/2003)
Argos - La liberté de l'enfant