Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 6. Relier

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Entretien avec Francine Foulquier, Conseil général du Val-de-Marne.

Offrir un livre à un enfant, pour sa naissance, en voilà une drôle d'idée ! Un conseil général l'a pourtant eue, ce qui prouve qu'il pense sérieusement à l'avenir.

L'engagement du conseil général du Val-de-Marne relève, fondamentalement, de sa mission d'intervention dans le domaine social. En revanche, la décision d'intervenir dans le domaine culturel est une option qui a été prise au moment de la décentralisation de façon tout à fait originale et qui reste, pratiquement, inégalée. À ce moment, un service culturel a été créé, avec une équipe de professionnels, pour ce qui concerne le livre et la lecture, des bibliothécaires et des conservateurs, et, en son sein, un secteur livre et petite enfance a été développé. Alors que les autres conseils généraux accordent des subventions et délèguent ainsi à d'autres le soin d'intervenir, celui du Val-de-Marne s'est engagé, en liaison avec le secteur social petite enfance et famille, dans des actions propres.

Aider à créer pour les tout-petits

La perspective d'ensemble, dans laquelle nous intervenons, a été définie par les conseillers généraux. Leur objectif est d'apporter de l'aide à la création, dans tous les domaines. C'est pourquoi, depuis 1982, nous avons ouvert cette perspective, spécifiquement, à une action consacrée au livre pour les tout-petits. Dans ce cadre, une aide substantielle est accordée à un auteur, pour lui permettre de travailler en toute tranquillité à une création.

Le cahier des charges proposé à l'auteur, ne porte évidemment ni sur les formes, ni sur les contenus. Nous souhaitons que ce soutien financier serve à la genèse d'un livre qui, autrement, n'aurait pas pu paraître, une oeuvre qui apporte du nouveau, de l'inhabituel. De cette façon, nous participons à la promotion d'oeuvres innovantes, parfois même hors normes ; en tout cas, depuis plus de dix ans que cette initiative a été lancée, nous avons offert aux lecteurs une véritable pluralité de créations.

Réaliser un travail pour les tout-petits est, en France, un travail compliqué. Il est assez facile de le mener avec des graphistes ou des illustrateurs, mais beaucoup moins avec des écrivains - tout au moins quand on veut éviter l'écueil des stéréotypes et des banalités genre "petites fleurs et petits lapins".

Aussi, les résultats sont-ils, le plus souvent, surprenants, au bon sens du terme. La maison d'édition qui produit l'ouvrage reçoit, de la part du conseil général du Val-de-Marne, une commande qui concerne 20 000 exemplaires. Ainsi, chacun des enfants qui naît dans une famille du Val-de-Marne, reçoit-il pour fêter sa naissance, un exemplaire du livre. Il y a entre 18 000 et 20 000 naissances par an... Si l'auteur reçoit un soutien financier conséquent, son éditeur est lui aussi bénéficiaire de cette politique d'aide à la création.

Cette action du conseil général met en évidence le fait que la production d'un livre pour les jeunes est, inséparablement, une question culturelle et une question commerciale qui nécessite des choix. Force est de constater que, dans ce domaine, le premier rôle est joué par l'aspect économique.

Les ouvrages que nous contribuons à créer et éditer, pour les tout-petits, sont donc une véritable action sociale et culturelle dont la portée symbolique n'est pas négligeable. En effet, à partir du moment où nous recevons le bulletin annonçant la naissance d'un enfant du département, nous envoyons, par la poste, le livre en cadeau. Il arrive que des familles n'en soient pas contentes et le manifestent ("Ce n'est pas un cadeau à faire à un enfant, ce livre-là !"). Mais, la plupart des réactions, lettres ou appels téléphoniques, sont positives. Si, par hasard, une famille n'a pas reçu le livre, elle appelle le conseil général. Il arrive même qu'elle le fasse avant la naissance de l'enfant. Ce cadeau est connu de la population du département, il suscite une attente qui nous montre que l'initiative est une réussite.

Partenaires

Cette action n'est pas isolée, elle s'inscrit dans un véritable réseau. Les personnels des crèches et des PMI, les bibliothécaires, les enseignants en sont informés, la connaissent et attendent, chaque année, ses résultats. Ils voient quel livre en sort, ils viennent à l'exposition des travaux originaux de l'auteur, le rencontrent, discutent avec lui et entre eux.

En ce qui concerne les enseignants, le conseil général a choisi d'envoyer un exemplaire du livre produit à chaque école maternelle. Si un enseignant souhaite prendre ce livre comme support de son travail, nous lui faisons bien volontiers parvenir d'autres exemplaires. Nous pouvons aussi, à sa demande, installer provisoirement l'exposition des travaux originaux de l'auteur dans son école. Ce partenariat, déjà engagé avec l'Éducation nationale, nous souhaitons le développer encore.

Avec les personnels des crèches et des PMI, nos relations relèvent directement des missions du conseil général. En dehors de l'action dont nous parlons, le conseil se montre grand pourvoyeur de livres pour ces, environ, 180 établissements du département. Tous les trois ans, ils reçoivent une dotation en livres qui, maintenant, constituent de véritables petites bibliothèques pour ces lieux d'accueil collectifs. Chaque enfant qui fréquente ces structures reçoit, lui aussi, un livre. Ce qui fait qu'au total, chaque année et toutes actions confondues, le conseil général du Val-de-Marne achète près de 60 000 livres. De cette façon, entre la naissance et l'entrée à l'école élémentaire, les enfants du département ont les plus grandes chances de rencontrer et de recevoir au moins un livre, qu'ils peuvent garder pour eux, en dehors des ouvrages qu'ils rencontrent dans les lieux qui les accueillent lorsqu'ils sont tout-petits.

Les personnels des crèches et des PMI sont associés directement au choix des ouvrages qui sont mis en dépôt dans leurs établissements. Nous sélectionnons environ 700 titres différents et ils font leur choix pendant la semaine où ils se retrouvent, discutent, échangent et comparent.

Interventions

Dans ces établissements, toujours à la demande des personnels, le conseil général peut financer des actions d'animation (actuellement, c'est le cas pour une dizaine par an). Par exemple, des lectrices vont faire, à haute voix, des lectures aux enfants, en y associant les adultes qui travaillent dans ces lieux, ce qui constitue, aussi, un moyen de former les personnels à la lecture et de les sensibiliser à la littérature pour la jeunesse, dans l'action. Dans le même temps, nous essayons de faire en sorte que d'autres partenaires du quartier s'associent à l'initiative, entrent dans l'action. À la PMI Iouri-Gagarine de Vitry-sur-Seine, qui suit 1 600 enfants, la lectrice vient une fois par mois. Chaque trimestre, les partenaires locaux se réunissent, personnels des crèches, des garderies, des bibliothèques, des établissements scolaires. Ils évoquent ensemble le suivi du projet, procèdent à des échanges d'expériences et expriment leurs points de vue. Ces réunions ont, entre autres, pour objectif d'aider ces personnes qui interviennent dans des lieux et des institutions si différents, de trouver un langage commun et de mener une réflexion dont tous et chacun puissent bénéficier. Si le conseil général finance le projet, le pilotage, à Vitry, en revient à la bibliothèque municipale. Si cette dernière décide, à côté de cette action, d'engager une initiative qui touche spécifiquement les enseignants, par exemple sur la littérature pour la jeunesse, le conseil général peut s'y associer, en accordant une aide financière et humaine. Un projet comme celui qui est développé à Vitry est emblématique de ceux que nous cherchons à développer, parce qu'il met en évidence notre volonté de soutenir les partenaires locaux à s'engager fortement dans l'action, à être des participants à part entière et non de simples consommateurs.

Perspectives

Le conseil général n'a pas pour mission de former. Il peut mener des actions de sensibilisation, lors de stages ou de journées d'étude sur la petite enfance, le livre et la littérature pour la jeunesse. Cela, nous savons le faire, mais nous sentons bien que ce qui nous freine, c'est le temps. En effet, de telles initiatives sont à préparer un an à l'avance, pour que tous les publics concernés puissent être informés, puissent s'inscrire et que leur participation soit autorisée par leur institution. C'est le cas des enseignants, dont le remplacement doit être prévu et assuré, si nous voulons que nos initiatives ne soient pas réservées à ceux qui sont déchargés de classes (actuellement, ce sont les inspecteurs et les cadres de l'Éducation nationale qui peuvent venir). Il faut maintenant que nous arrivions à prévoir dans de tels délais...

Pour le dernier trimestre de cette année 2003, le conseil général prépare une action de formation continue en collaboration avec le CPPA (centre professionnel de pédagogie appliquée) de Sucy-en-Brie. Ce centre participe à la formation initiale des personnels intervenant dans les crèches, voire des infirmières travaillant avec de petits patients et il nous arrive d'intervenir au cours des quatre heures qui sont consacrées au thème du livre et de la lecture. Mais nous pouvons nous engager plus fortement dans la formation continue ; nous préparons des stages avec le centre, comprenant un module "lecture et littérature pour la jeunesse". Nous souhaitons aussi que ces stages soient ouverts aux autres personnes qui interviennent dans ce domaine.

Ce stage prévoit que, pendant une dizaine de jours fractionnés, trois grands axes soient parcourus : celui de la littérature pour la jeunesse (économie, histoire et analyse de contenus), celui des lectures et des lecteurs (lire, expériences, partenaires) et celui des pratiques (apprendre à lire à haute voix, à conter... et pourquoi ne pas envisager, dans le futur, à écrire dans des ateliers d'écriture ?).

Au-delà de l'action du livre offert en cadeau à la naissance de chaque enfant du département, le conseil général développe d'autres initiatives qui visent à sensibiliser les enfants de 0 à 6 ans et leurs parents à la lecture, au livre. C'est là une préoccupation fondamentale, qui déborde les missions obligatoires d'un conseil général. Cela explique pourquoi nous organisons aussi bien des conférences sur "Lecture et altérité" (avec le linguiste Evelio Cabrejo-Para, en mars 2002), que des réflexions sur "Les Jeux du je" (avec des psychiatres, des anthropologues, des écrivains, des illustrateurs et des éditeurs, en juin 2002) et que nous participons à des manifestations nationales (Journée des droits de l'enfant, Salon de Montreuil).

Argos, n°33, page 58 (12/2003)
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