Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 5. Enseigner

Sous le pont des souvenirs : la lecture

Isabelle Bordallo, professeure de français au collège Stella-Blandy. Montesquieu Volvestre (31), formatrice à l'IUFM Midi-Pyrénées.,

Jocelyne Molliex, institutrice de CP à l'école élémentaire de Montesquieu-Volvestre (31).

"Est-ce que moi, quand j'aurai 14 ans, je me souviendrai des chose ?"
Marvin, élève de CP, école élémentaire de Montesquieu-Volvestre.

Depuis longtemps nous échangions nos expériences, Isabelle, la professeure de français, et Jocelyne, la maîtresse de primaire.

Grands ou petits élèves peu nous importait, nos analyses, nos interrogations, nos doutes ou nos moments d'enthousiasme se rejoignaient... Tel adolescent rétif s'était laissé convaincre et était devenu pour un jour écrivain ou poète, telle petite fille avait admis un beau jour qu'elle savait lire.

Il y a quelques mois, la professeure de collège a montré à l'institutrice de CP un recueil de souvenirs écrits par sa classe de 3e ; c'est ainsi qu'entre ces deux classes un projet de liaison inattendue est né.

Nous avons écrit cet article, tantôt en mêlant nos deux voix, tantôt en laissant apparaître nos deux voix distinctes, Jocelyne1 ou Isabelle2.

L'écriture de soi : "un souvenir de lecture de votre enfance"3

À la fin du mois de novembre, je propose aux élèves de troisième d'écrire un souvenir de lecture de leur enfance. Les récits seront constitués en recueil, les élèves emporteront ainsi avec eux l'ensemble de ces histoires d'enfance, avant la grande séparation que constitue le passage en classe de 2de.

J'essaie de faire en sorte que le rapport aux textes d'auteur soit un rapport personnel et que les élèves, parce que je les prépare aussi à l'année de seconde, apprennent à entrelacer lectures et écritures, de façon à comprendre que tout individu se nourrit sans cesse de l'écriture des adultes qui les a précédés.

C'est ainsi que tout au long de l'année, je demande à mes élèves de tenir un carnet d'apprentissage dans lequel ils font des bilans de ce qu'ils ont appris, réfléchissent à leurs projets, s'exercent à diverses postures d'écriture, collectent des "choses" (événements, reproductions, citations) lues, vues ou entendues. Je souhaiterais qu'ils comprennent que l'activité de copie, loin d'être répréhensible, nourrit l'activité intellectuelle.

Dans le cas précis du souvenir de lecture, une série de consignes me permettent d'expliciter concrètement le dialogue qui doit s'instaurer entre écriture et lecture.

Les élèves :

  • Écrivent avant de lire, de façon à se confronter en professionnel à la lecture du texte d'autrui : comment tel auteur a-t-il écrit sur le même sujet que moi ?
  • Annotent personnellement les textes d'auteurs avant toute lecture analytique sur les procédés d'écriture.
  • Choisissent une phrase parmi les textes d'auteurs étudiés4 à mettre en exergue de leur propre texte.
  • Collectent des phrases, des expressions qui leur plaisent et les incorporent dans leur texte en prenant garde que le lecteur ne se rende pas compte de ces emprunts.

Les productions sont variées.

Les récits de Rémi, de Romain relatent de mauvais souvenirs.

La lecture, c'est dur, surtout quand on l'apprend, la maîtresse nous faisait écrire des phrases puis on les lisait.

J'ai dû lire deux phrases, elle me regardait.

Je redoutais ce moment-là, car je mettais cinq minutes avant de les lire ce n'était pas parfait, mais... elle disait, en criant :

"Vous n'écoutez rien, il faut travailler."

À huit heures et demi on commençait, à notre entrée en classe, avec mes copains on se regardait nous savions bien que plusieurs phrases étaient écrites au tableau, chacun de nous devait lire une phrase, arrivé en classe pas un mot, on observait les phrases et on attendait qu'elle nous interroge.

Elle murmurait : "qui pourrais-je interroger ?"

Elle appela Camille qui était à côté de moi, ouf ! Je l'avais échappé belle... On entendit la sonnerie, nous étions délivrés.

Avant de partir la maîtresse nous faisait écrire trois phrases, qu'il fallait lire et relire pour le lendemain.

Le lendemain personne ne savait lire les phrases...

Alors elle se mettait à crier...

Elle avait beau nous donner des phrases à lire nous nous trompions quand même !

Elle nous disait toujours :

"C'est en forgeant que l'on devient forgeron."

Romain

Yectli évoque sa maman morte quand elle était enfant.

Ce jour-là, je ne savais pas que cette histoire serait la dernière que ma mère me racontait... Aujourd'hui j'ai quatorze ans et je regrette de m'être endormie et il n'y a pas un jour où je ne pense à ma tendre mère.

Yectli

D'autres glorifient des épreuves initiatiques : Gilles découvre ainsi les initiales.

Dès lors, le mystère des initiales énigmatiques fut percé.

Sur le coup, je ne vis à travers cette méthode d'écriture que fainéantise, mollasserie et paresse d'esprit. Maintenant, quand les professeurs nous dictent des phrases ou des textes, j'ai appris à voir le côté positif et pratique des initiales.

Gilles

Le livre, les mots sont souvent retracés dans leur matérialité : ainsi Colin raconte-t-il que dans son livre de CP, Justin et Martine, il y avait des mots bleus et des mots noirs.

Les mots bleus étaient ceux qu'on connaissait, qu'on avait compris, et toutes ces choses qu'on demande aux jeunes enfants qui apprennent à lire. Ces mots représentaient pour moi, la vie, le connu, la science, etc. !

Quant aux mots noirs... ces mots étaient ceux qu'on n'avait jamais vus. Mon pire cauchemar était de me retrouver face à l'un d'eux lors d'une lecture... J'ai vécu toute mon année de lecture dans cette peur, cette hantise... ces mots représentaient pour moi la mort, l'inconnu, le chaos... cela m'a très troublé !! Même aujourd'hui, j'en garde encore des séquelles ! Il m'arrive encore aujourd'hui d'avoir des sueurs froides quand je ne comprends pas un mot, à l'idée que je puisse ne rien comprendre à l'histoire.

Colin

On lit en classe, dans la bibliothèque, dans la chambre, dans une caravane ; on vole les textes lus à un grand frère ou une grande soeur :

Je devais avoir entre six et sept ans et ma grande soeur en avait à peu près quinze ou seize. Je me souviens qu'elle s'amusait à écrire un nombre incalculable de chansons.

Quand elle partait faire des courses ou voir des amies, j'entrais discrètement dans sa chambre. Il y avait toujours des habits entassés sur sa chaise, le lit était rarement fait et il y avait une armoire remplie de produits de beauté comme à peu près toutes les filles de cet âge en possèdent. Je m'asseyais sur la chaise de son bureau et cherchais désespérément ses dernières inventions qu'elle mettait toujours dans un classeur rose. Quand j'avais trouvé les paroles, je faisais le tri de celles que j'avais déjà lues et me mettais à la lecture des nouvelles.

Élodie

On se cache pour lire des textes qui ne vous sont pas destinés, on apprend à lire sur une affiche, sur un mur de cabanon ou avec un jeu de Monopoly :

Après trois heures de jeu environ, je connaissais toutes les inscriptions, des petites cartes rouges et bleues par coeur.

"Avancez jusqu'à la case, rue de la Paix"

Et d'ailleurs je m'en souviens toujours ! !

Linda

Et toutes ces histoires ont un point commun, elles mettent en scène une relation à l'autre, père, mère, soeur ou frère, des relations de haine, de défiance, d'amour, d'admiration... L'autre, auxiliaire ou opposant, est toujours présent, indispensable.

Le dispositif d'écriture
  1. Écrire un souvenir de lecture de votre enfance.
  2. Choisir, parmi ces représentations de lecteurs dans la photographie et le dessin, une représentation qui vous semble avoir un lien ou qui pourrait avoir un lien avec votre récit.
  3. Écrire dans votre carnet d'apprentissage quelle est la nature de ce lien.
  4. Lire quatre souvenirs de lecture d'écrivains. Annoter personnellement ces textes : Lorsque je lis ce texte, cela me fait penser à... Cela ressemble à... Cela ne ressemble pas du tout à...
  5. Recopier des phrases qui vous plaisent dans le carnet d'apprentissage.
  6. Dire, dans le carnet d'apprentissage, quel est le texte qui vous plaît le plus et pourquoi.
  7. Choisir une phrase que vous mettrez en exergue de votre texte.
  8. Réécrire votre texte en intégrant des procédés de mise en doute étudiés lors de la lecture analytique des textes.
  9. Écouter quelques fins de textes relatant des souvenirs de lecture et réécrire la clôture de votre souvenir d'enfance.

Pourquoi une correspondance avec les CP ?

Peut-être parce que CP et troisième sont des classes charnières. Les CP débutent un voyage, celui de l'apprentissage de la lecture qui va les conduire, un jour lointain, jusqu'à cette année de troisième ; les élèves de troisième révisent un passé commun - la plupart ont vécu ensemble les années de primaire et de collège dans cette petite ville de mille habitants - avant de partir vers d'autres horizons, d'autres lieux, d'autres apprentissages... Ils ne seront plus jamais ensemble.

Un article de Cécile Delannoy nous a aidées à mettre en mots ce que nous sentions confusément. Apprendre, nous dit-elle, ce n'est pas seulement construire ou imiter, c'est aussi s'initier et être initié.

"Désirer savoir [...] c'est [...] désirer transmettre, puisqu'un initié a toujours vocation à devenir initiateur un jour. C'est revendiquer sa place dans un statut de "passeur" [...]

Que notre société ne sache plus trop ce qu'elle doit transmettre comme mémoire, qu'elle ait perdu le sens de l'initiation, qu'elle échoue à développer chez nos enfants la fierté de devenir à leur tour des "passeurs" entre deux générations, donc des constructeurs d'humanité - et pas seulement des constructeurs de leur propre savoir - n'entraînent pas que les jeunes cessent d'en éprouver le besoin."5

Les troisièmes allaient devenir des "passeurs" pour les petits CP.

Des CP lecteurs de récits autobiographiques, écrits par les troisièmes

Je suis arrivée, un après-midi avec ma chemise à rabats bleus et me suis installée devant les élèves. Ceux-ci sont habitués à ce que je leur lise des histoires, mais cette fois-ci, une chemise pleine de feuilles volantes...

"Ce que je vais vous lire, ce n'est pas un conte, ce sont des souvenirs qu'ont écrit des élèves de 3e du collège de Montesquieu dans leur classe de français."

J'ai donc dû expliquer le collège, la classe de 3e, les cours de français, (pas facile) donner l'âge desdits élèves, citer des noms...

"Je la connais c'est ma soeur !"

Rumeur, étonnement.

Les enfants découvraient quelque chose de nouveau, ils ouvraient un rideau sur un autre lieu, une autre école plus grande, c'était tout un avenir scolaire qui faisait soudain irruption dans leur classe.

J'ai choisi quatre récits parmi les 23 écrits par les troisièmes, nous n'avons malheureusement pas eu le temps, pour des raisons qui sont expliquées plus loin, d'en lire d'autres.

Je vais essayer pour chaque récit d'élucider les raisons qui, dans un premier temps, m'ont fait choisir tel texte plutôt que tel autre, j'ai retranscrit ensuite les réactions que les enfants m'ont demandé de noter. Ces réactions m'ont amenée à appréhender dans les récits choisis, d'autres dimensions que je n'avais pas forcément perçues au départ.

Premier récit : Cindy

Le premier récit que j'ai choisi de lire à mes élèves de CP témoigne de l'immense bonheur de faire plaisir aux parents. C'est une scène idyllique pleine de douceur. L'enfant en lisant à son père fait un don à l'adulte et en prend conscience. Cindy raconte une réussite : comment elle est tout d'un coup parvenue à ne plus déchiffrer en lisant à haute voix ; la classe de CP est précisément confrontée quotidiennement à cette question.

"Pourquoi celui-ci et pas un autre ?

Il se contenta de scruter mon regard comme pour y surprendre l'effet produit par l'événement." (Michel Del Castillo)

Une chose m'intrigue. Pourquoi ce souvenir m'a-t-il à ce point marquée ? Pourquoi est-ce que je m'en souviens ? Ce fut pourtant une soirée comme les autres ! Une journée comme les autres ? Ces questions tournent et retournent dans ma tête sans l'ombre même d'une réponse. Peut-être est-ce une question sans réponse ?!

Oui, mais ne vous attendez pas à être surpris. C'est juste un souvenir d'enfance, de petite fille.

Quand j'avais environ huit ans, j'habitais à Noé. J'étais en CE2 et la maîtresse nous avait donné un texte ou un poème à lire, je ne me souviens plus exactement.

J'étais dans le salon, la cheminée allumée, mon livre sur la table basse. Maman faisait des pâtes (ou peut-être des pommes de terre) dans la cuisine. Papa me voyait sur un coussin (pour que je puisse voir mon livre) en train de lire. Non !!! En fait, j'essayais de lire. Il me souleva délicatement et me mit sur ses genoux.

- Comment te sentais-tu ?

- Bien, je l'avoue. Avec mon long pyjama jaune et blanc (je crois).

- Tu devrais peut-être penser à leur raconter ton histoire, non ?

Il prit le livre de façon à ce qu'on puisse le voir tous les deux, je ne sais plus comment exactement...Et le voilà en train de m'expliquer le sens des mots, leur valeur, il lisait doucement syllabe après syllabe.

Mon tour arriva et je lus. Pour moi, une chose était claire, je devais faire comme lui, alors je commençai :

"Le drô-le pe-tit ch-at a-vait un air bizarre."

Ne vous fiez pas à cette phrase, ce n'était sûrement pas ça. Papa m'interrompit :

"Non Cindy, il faut que tu lises sans déchiffrer les syllabes. Tu dois juste marquer un court arrêt à la virgule et au point."

Ne vous fiez pas à cette phrase là non plus. Je repris ma lecture et je vis papa sourire comme quand il était vraiment content. Bien que cela n'ait pas été parfait, je me souviens avoir été fière de moi en voyant la satisfaction de papa.

Ce souvenir va peut-être paraître simple et ordinaire à la plupart des gens mais je suis pourtant sûre d'y penser toute ma vie.

Vous savez ? Quand vous êtes si bien que vous avez l'impression d'être arrivé en haut de l'échelle du bonheur ? Et bien en ce court instant mes sentiments éprouvaient cette sensation, telle une vague d'eau qui vous submerge et dont vous ne voulez plus sortir.

Cindy

Les CP parlent du récit de Cindy, je prends des notes sur une affiche.

  • Marvin : J'ai récité une poésie à ma maman pour la fête des mères, en maternelle. Elle était contente et moi aussi.
  • Alexandra : Moi je préfère lire les histoires toute seule (ma soeur fait du bruit).
  • Marie : Des fois, le soir quand maman me lit des histoires elle se trompe un peu.
  • Alexane : Moi j'aime pas quand mon père me lit des histoires parce qu'il n'arrête pas de se tromper. Je préfère ma mère et ma soeur.
  • Pierrick : Moi quand je regarde un très long livre, et que je me raconte l'histoire, je rencontre des mots que je connais.

Beaucoup d'enfants aiment que les parents racontent des histoires le soir. Alexandra semble préserver un univers intime grâce à la lecture ; Marie, très exigeante, confronte le très beau souvenir de Cindy avec sa propre réalité moins idyllique. Comment interpréter ce que dit Pierrick ? Pierrick, quand il ne sait pas lire, se tait ; il ne montre jamais l'effort, la cuisine interne, il a une très bonne représentation de ce que doit être une lecture orale, c'est le seul parmi les enfants à n'avoir pas parlé de relation, mais l'audition de cette histoire l'amène à analyser sa façon de lire.

Deuxième récit : Les Trois Petits Cochons (Yann)

Le grand frère de Yann joue un rôle de passeur dans cette histoire, c'était le moment de parler avec les enfants des personnes qui les font lire et puis j'avais très envie de raconter l'histoire des Trois Petits Cochons dont je gardais moi-même un souvenir très fort, et comme je n'aimais pas les versions existantes dans la BCD, j'ai raconté de mémoire en y mettant du ton et de la passion.

"J'ai commencé ma vie, comme je la finirai sans doute, au milieu des livres." (Les Mots, Jean-Paul Sartre).

Je me rappelle un vague souvenir d'enfance quand j'avais six ans. Mon frère qui avait à cette époque huit ou neuf ans, je pense, m'avait appris à lire sur le livre Les Trois Petits Cochons. Le livre racontait l'histoire des trois petits cochons dont je ne me souviens pas les noms.

Ils étaient toujours chassés par le grand méchant loup. Pour lui échapper, ils décidaient de construire chacun une maison.

Le premier avait une maison en paille je crois ou en terre... en tout cas le grand méchant loup soufflait dessus et la maison s'effondrait.

Le deuxième construisait une maison en bois, le grand méchant loup soufflait dessus et la maison s'effondrait. Tandis que les deux petits cochons n'avaient plus de maison, leur confrère était en sécurité dans sa maison en brique.

Alors les deux petits cochons qui n'avaient plus de maisons, allaient se réfugier chez le troisième petit cochon.

Le grand méchant loup qui les poursuivait soufflait, soufflait jusqu'à qu'il n'ait plus de souffle.

Rien à faire la maison était trop solide, alors il montait par la cheminée et il sautait et il était brûlé par un chaudron et il n'embêtait plus les trois petits cochons.

Même si je ne me rappelle pas de tout, c'est quand même un beau souvenir.

Au début, je ne comprenais pas à quoi ça pouvait servir la lecture, mais j'aimais bien quand même, puis mon frère m'expliqua et je compris ensuite que ça pouvait m'être très utile dans le futur.

Je me souviens quand mon père me racontait cette histoire, j'étais toujours heureux de savoir que les trois petits cochons échappaient au grand méchant loup, et je pleurais quand il les attaquait, mais il y avait toujours plus futé que lui, il finissait tout le temps dans une marmite.

C'était bien, j'arrivais à lire à peu près tous les mots. Grâce à mon frère, je pouvais lire une phrase sans m'arrêter.

Quand j'ai su lire, après, j'étais tout le temps dans la bibliothèque de mon père.

Aujourd'hui je pense que j'ai eu beaucoup de chance d'avoir eu un frère aussi attentif.

Durant toute mon enfance, il m'a donné divers livres qu'il avait trouvé intéressants et qu'il voulait me faire partager.

Grâce à mon frère mon rêve se réalisait, j'avais su lire, bientôt, j'allais savoir écrire.

Yann

Les CP parlent du récit de Yann, je prends des notes sur une affiche.

Beaucoup d'élèves de CP n'aiment pas que les grands frères, les grandes soeurs, les aident à lire.

Sept élèves disent qu'ils se font taper s'ils travaillent mal.

Corentin dit qu'il aime que son grand frère l'aide.

Jennifer dit que sa grande soeur ne veut pas qu'elle salisse son bureau.

Ce récit a permis de débattre de la lecture à la maison. Comment les enfants perçoivent-ils ce moment souvent lourd de tensions dans les familles ? On en a parlé, sans résoudre grand-chose, mais le récit d'un plus grand a fait sortir le loup du bois.

Troisième récit : Un livre pour enfant (Clémentine)

Les livres de la collection "Arc-en-ciel" sont très prisés par les enfants, surtout les petites filles. Ce sont des histoires que personnellement je n'aime pas, mais je venais de me faire plaisir avec Les Trois Petits Cochons...

Lorsque j'étais petite, que je ne savais pas encore lire, les soirs où je dormais chez mon père, avant que je m'endorme, il s'asseyait près de moi, et me lisait un livre que nous avions soigneusement choisi ensemble.

Finalement, en y repensant, il me semble qu'il s'asseyait plutôt sur une chaise à côté de mon lit.

Une fois installé, il commençait l'histoire ; c'était un des rares moments que je passais seule avec mon père, (sans mon demi-frère) et c'était aussi un moment que je ne partageais qu'avec mon père et avec personne d'autre.

Le livre qu'il me lisait le plus souvent s'intitulait "Arc-en-ciel". C'était l'histoire d'un poisson avec des écailles qui brillaient comme le soleil brille à la surface d'un immense océan, elles le rendaient unique, mystérieux et merveilleusement beau. C'était un magnifique poisson mais qui était aussi très prétentieux et très égoïste, c'était d'ailleurs pour ça que lorsqu'il arriva dans un nouvel océan les autres poissons ne l'acceptèrent pas et il fallut qu'il apprenne à partager et que les autres fassent aussi un effort en mettant leur jalousie de côté.

Ce livre était vraiment celui que je préférais et celui qui me touchait le plus !

Il arrivait donc dans cet océan, où il ne connaissait personne et où vivait déjà un banc de poissons. Il passait devant eux en se pavanant et en les méprisant ; les autres poissons, un peu jaloux, décidaient alors de ne pas lui parler et de le laisser seul dans son coin, jusqu'au jour où un requin venait roder. Le banc de poissons se réfugiait dans les coraux et Arc-en-ciel se retrouvait seul face au requin, sans aucune chance de survie. Alors les autres requins décidaient de lui venir en aide et, ensemble, ils réussissaient à faire fuir le prédateur. Arc-en-ciel, en signe d'amitié, leur offrait à chacun une écaille brillante.

Ce récit montrait bien que tout le monde peut faire des erreurs et changer mais que seul ce n'est pas possible.

Le second souvenir est plus bref, le livre parlait d'un rhinocéros et de trois ou quatre paons. Il y en avait un rouge, un bleu, un jaune, et un vert aussi mais je n'en suis pas tout à fait sûre. Ce dont je suis par contre entièrement sûre, c'est que mon livre préféré c'était Arc-en-ciel et qu'aujourd'hui, j'adore le lire à mon petit frère de quatre ans.

Clémentine

Camille, une petite fille de la classe, repère immédiatement que Clémentine dans son récit a mêlé sans le savoir deux histoires différentes d'Arc-en-ciel. Les élèves vont chercher le premier album à la bibliothèque municipale et Camille apporte le deuxième. Les deux sont lus à la classe et les enfants se font un plaisir de détecter les confusions. Ils comparent, échangent, pressentent que les souvenirs sont infidèles.

Quatrième récit : Souvenir d'enfance (Nawell)

Nawell a une petite soeur dans la classe de CP qui s'appelle Cheyma. La projection dans l'avenir peut devenir possible et non plus abstraite, puisque Nawell, on la connaît.

En 1994 nous avions aménagé dans une jolie maison à Portet-sur-Garonne.

Je devais être scolarisée à l'école Pierre et Marie Curie, établissement primaire de ce quartier.

Pour moi il fallait tout recommencer, se faire de nouveaux amis, s'habituer au nouvel environnement car je venais d'un quartier avec des bâtiments où l'on croisait ses voisins dans les ascenseurs, les voisins se comptaient par centaine. Et, du jour au lendemain, tout devint calme autour de moi :

Ici les voisins se disent bonjour tous les matins par la fenêtre car les maisons sont placées les unes à côté des autres.

Quelques jours plus tard je me suis habituée à ce nouvel endroit.

Le 7 septembre 1994 arriva, je commençais à paniquer car je devais entrer dans ce nouvel établissement. Au début, je ne voulais pas y aller, mais j'étais bien obligée. La rentrée faite, je me suis fait de nouveaux amis, mon instituteur s'appelait M. Boras (très gentil) grâce à lui je me suis intéressée à la lecture car nous devions aller tous les vendredis après-midi, à la bibliothèque de Portet-sur-Garonne.

Je me souviens encore du trajet pour aller à celle-ci.

Que s'était-il passé ?

Ça y est, je me souviens, car j'étais amoureuse d'un garçon de ma classe il s'appelait Jérémy Borel. Mes amies sont allées le voir en lui disant que je l'aimais devant tout le monde.

Comment avait-il réagi ?

C'est vrai... tous ses amis se moquaient de moi, et je me suis mise à pleurer.

C'est la première fois que j'entrais dans une bibliothèque.

Comment était-elle ?

Oui... quand je suis entrée, elle m'a paru immense, il y avait de grandes étagères blanches, les livres étaient classés par ordre alphabétique. Ils étaient très ordonnés dans cette bibliothèque (comme dans toutes les bibliothèques).

À notre retour, nous étions tous contents du choix de notre livre.

Pourquoi ce livre ?

Ah oui... c'est vrai parce que la couverture m'avait attirée dès mon arrivée, elle était bleu ciel et des animaux de la ferme étaient dessinés sur la couverture.

Ce livre s'intitulait : Souffle du vent !De quoi parlait l'histoire ?

C'était une jeune fille qui s'appelait Léa, elle habitait dans une ferme. Un jour, une tempête arrivait chez elle.

Ce qui chamboulait les cris des animaux : la vache disait "miaou", etc.

Ce qui m'a beaucoup intéressée, c'était l'écriture du livre, car les phrases étaient dans des bulles même si ce n'était pas une bande dessinée.

Ce livre a été une des lectures les plus intéressantes de mon enfance et il m'a beaucoup marquée.

Nawel

Les CP parlent du récit de Nawell, je prends des notes sur une affiche.

  • Estelle : Est-ce qu'elle était sage ?
  • Cédric : Est-ce qu'elle travaillait bien ?
  • Marvin : Est-ce que moi, quand j'aurai 14 ans, je me souviendrai des choses ?

Les enfants ont bien aimé que Nawell soit amoureuse et ils sont presque tous amoureux de quelqu'un.

Cyril dit qu'il aime Nawell.

La lecture du récit est l'occasion pour Cheyma de dire que ce livre ne lui a jamais plu à cause de sa couverture et qu'elle ne l'a jamais ouvert. Depuis, tous les enfants, y compris Cheyma, adorent cette histoire qu'ils ont beaucoup travaillée, en lecture silencieuse comme en lecture oralisée. Et Marvin se fait philosophe, en posant une question qui renvoie à la notion d'identité.

Pourquoi ces textes ont-ils tant plu aux élèves de CP ?

Il peut paraître surprenant que ces textes, qui travaillent explicitement l'écriture de la mise en doute, l'incertitude par rapport à la fidélité du souvenir, aient autant plu à des élèves de CP, qui ont réclamé avec instance, toutes les semaines, que leur maîtresse leur lise un de ces récits puisé dans la chemise à rabats bleus. Marvin est là pour nous rappeler que les enfants jeunes savent poser et nous poser des questions profondes, humaines, essentielles ; le récit de Nawell, la présence de sa soeur dans la classe ont su en susciter une.

Car ces récits, malgré leurs incertitudes, servent de points d'appui, d'ancrages ; les livres cités dans les histoires des troisièmes apparaissent comme des jalons, des pierres sur lesquelles les enfants vont pouvoir s'appuyer pour s'élancer à nouveau ; ainsi en va-t-il de l'histoire des Trois Petits Cochons qui nous amène de l'enfance de la maîtresse (très vieille !) à l'enfance du frère de Yann et à celle de Yann lui-même ; c'est le même livre, la même histoire qui tisse les liens entre ces générations. Ainsi en va-t-il du livre Quel vent ! qui, lu par une petite fille dans une autre ville, devient l'histoire préférée de tous les petits Montesquiviens et unifie ainsi des espaces séparés.

Car ces récits nous racontent des histoires d'héritage et de transmission. Les CP pénètrent le cercle des initiés : ceux qui savent lire ; pour cela ils doivent franchir une série d'épreuves, que des récits comme celui de Cindy magnifient. Et même si ces souvenirs sont parfois trop beaux pour être vrais, les enfants n'hésitent pas à dire leurs dégoûts, leurs peurs, leurs angoisses.

Car les troisièmes sont de grands élèves et sont aussi des proches, des pairs ; ils ne sont pas encore des adultes et ne sont plus, déjà, des enfants.

"Voilà donc où on veut les conduire ?"

Les CP prennent en quelque sorte possession de leur avenir d'écolier.

Une fin en queue de poisson ?

Plus d'un mois de grève ne nous a pas permis de mener au bout cette liaison.

D'autres histoires avaient été sélectionnées par la maîtresse de CP, celle de Romain en particulier parce que c'est un souvenir douloureux...

Les CP préparaient en grand secret des surprises pour les troisièmes : lecture théâtralisée du livre de Nawell Quel vent ! et échanges autour du souvenir infidèle de Clémentine : les enfants, transformés en détective, auraient apporté à Clémentine les deux livres transformés dans son souvenir en une seule histoire.

Eux aussi auraient été, le temps de la rencontre, des passeurs.

Mais les CP n'ont jamais pu rencontrer leurs aînés autrement que par leurs textes.

Et qu'auraient dit les élèves de troisième ? Auraient-ils su décrypter les réflexions pas si enfantines des enfants de 7 ans ? Comment auraient-ils répondu aux lectures des CP, que ce soient aux lectures des textes du patrimoine commun ou aux lectures de leurs propres récits ?

La suite, peut-être l'année prochaine...

Qui sait ?

(1) Jocelyne Molliex : institutrice en cp à l'école élémentaire de Montesquieu Volvestre.

(2) Isabelle Bordallo : professeure de français au collège Stella-Blandy de Montesquieu Volvestre.

(3) Cet atelier de lecture-écriture a été relaté avec des variantes dans l'ouvrage : L'Autobiographie en classe, coordonné par Marie-Hélène Roques. Collection "Savoir et Faire en français", Delagrave, CRDP Midi-Pyrénées, 2001.

(4) Il s'agit de Michel Del Castillo, Rue des Archives, p. 26,-27, Gallimard Folio ; Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, p. 27-28, Gallimard, Collection "L'Imaginaire" ; Nathalie Sarraute, Enfance, p. 38-40, Gallimard, Folio ; Jean-Paul Sartre, Les Mots, p. 35-37, Gallimard Folio.

(5) Cécile Delannoy, Construire, imiter, initier ? Un autre regard sur les apprentissages... CP, hors-série Apprendre, janvier 1998.

Argos, n°33, page 45 (12/2003)
Argos - Sous le pont des souvenirs