Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 4. Communiquer

Les images font parler

Entretien avec Françoise Soury-Ligier, conseillère pédagogique
www.parlepetit.fr.fm.

Pour les enfants, la télévision reste le premier média. L'école la fait peu entrer dans ses classes, alors que ses émissions permettent aux enfants de procéder à de vrais échanges.

J'ai travaillé, avec des élèves d'une grande section de maternelle, en direct, sur l'émission La Tête à Toto. Tous les mardis matin, pendant une demi-heure, nous avons regardé, en vrai direct, les émissions, parfois en les enregistrant. Dans ces émissions, Monique Perriault met en images et en sons un album. L'album est un support excellent pour des élèves de cet âge, il permet d'aborder tous les sujets qui les intéressent (solitude, tendresse, séparation, solidarité, etc.). Les élèves parlaient volontiers, parce que le thème les concernait, mais aussi parce qu'ils peuvent s'appuyer sur leur culture télévisuelle.

Osez, ils sont si perspicaces !

Les enfants sont perspicaces, mais il faut que leur enseignante les accompagne, qu'elle soit, elle aussi, une spectatrice qui réagit à ce qu'elle voit. À l'école, les conditions de réception de la télévision sont différentes de celles que les enfants connaissent chez eux, ils ne peuvent pas manger, jouer, s'absenter. Nous sommes là pour travailler, la télévision n'est pas une garderie. Il suffit, d'ailleurs, de prévenir les parents de ce qui se fait (et pourquoi) dans la classe, et ils comprennent et soutiennent notre travail.

Pour ces raisons, on pourrait souhaiter que les jeunes professeurs des écoles s'emparent de telles images, puissent penser que l'éducation aux médias est passionnante à mener et qu'elle présente l'avantage de mettre à contribution toutes les disciplines. Il ne s'agit pas de se mettre à faire des cours d'audiovisuel, mais de profiter d'une situation d'échanges langagiers pour éduquer aux médias, aux images et aux sons.

Les élèves savent remarquer comment entre un personnage, les différents plans, le noir à l'écran, les bruitages, les retours en arrière. Cette culture, ils l'ont acquise par imprégnation, en étant devant leur poste. Par exemple, avec Navratil (Olivier Douzou, Charlotte Mollet, Éditions du Rouergue, 2000), ce qui touche les élèves ce n'est pas le naufrage du Titanic, mais la situation des deux petits naufragés, qui perdent leur père et qui, finalement, sont sauvés. Les enfants se posent des questions, quand ils voient un album, ils se demandent comment faire la nuit à l'image, comment la sonoriser, quelle musique peut intervenir. Il est nécessaire de les sensibiliser au fait que ces images passent du réel à la fiction et vice versa, que les récits les attirent vers certaines interprétations en leur racontant des histoires d'animaux qui vivent comme une famille humaine. Dans une série sur la naissance des animaux, images "réelles" et de synthèse sont mêlées : la télévision ne le dit pas. Comment les élèves peuvent-ils les différencier sans l'aide des enseignants ?

Nous pouvons leur faire découvrir la diversité des genres (publicité, jingle, informations, générique, fiction, reportage, etc.), des situations de communication et des supports (direct, différé, magnétoscope, DVD) et les comportements différents que peuvent avoir les spectateurs : se distraire, réfléchir, etc. En regardant une émission comme Le Musée amusant, les élèves réagissent, commentent, critiquent. Mais qui va au musée, après, si l'école ne les y emmène pas ?

Les lieux de parole sont si rares

Pour beaucoup d'enseignants, la télévision, ce n'est que de l'image sale. Ils manifestent une forte opposition culturelle envers ce média, une forme de mépris pour cette culture "populaire". Que leurs élèves leur font découvrir, si on les y incite ! Parce qu'ils regardent beaucoup la télévision, il arrive que certains d'entre eux nous disent qu'ils la regardent la nuit... pour voir des films pornographiques. La classe est le lieu unique où nous pouvons intervenir sur ces sujets, dans un groupe où l'on parle ensemble. La télévision est une véritable agora, il suffit de l'investir. Un de ces élèves était considéré comme peu attentif, toujours dans la lune. Il se met à parler comme dans un certain dessin animé, la maîtresse le connaît et elle suit l'élève dans ce jeu. Ensuite, cet élève a considéré sa maîtresse comme une interlocutrice valable, puisqu'ils avaient une culture commune. Bousculer quelques habitudes, abandonner quelques préjugés, cela peut aider à enseigner.

Bibliographie

  • Parle petit, la télé t'écoute
    avec une préface de Frédéric François
    Éditions L'Harmattan, 2002
Argos, n°33, page 44 (12/2003)
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