Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 3. Passerelles

Cahier de vie de la classe en petite section

Patricia Lamet, Professeur des écoles

La première rentrée est un élément essentiel et souvent déterminant pour la scolarité future des élèves. Rassurer l'enfant et informer les familles sont des tâches indispensables.

Savoir ce que son enfant fait et vit à l'école est souvent difficile pour les parents (leur enfant est à un âge où il raconte peu ou difficilement).

L'organisation de la classe et les premières règles de vie, qui permettront de construire la vie collective et les apprentissages au sein du groupe-classe, sont des choix importants et significatifs de la part de l'enseignant.

Dans cette double perspective, les problèmes suivants se posent :

  • Comment favoriser le processus de socialisation de l'enfant à l'école ?
  • Comment favoriser ses apprentissages, notamment dans le domaine de la langue orale et écrite ?
  • Comment améliorer la communication entre l'école et les familles dont le rôle est fondamental dans la relation positive ou non de l'enfant avec l'école ?

Pour tenter d'apporter des réponses, j'ai utilisé, pendant plusieurs années, un "cahier de vie de la classe" dans des classes de petits, nouvellement scolarisés, en milieu défavorisé.

Une problématique en petite section

Pour beaucoup d'enfants, l'entrée à l'école maternelle représente un bouleversement important. Ils n'y ont pas encore de repères (affectifs, spatiaux...) ni d'habitudes. Ils doivent apprendre à vivre en groupe, à partager des lieux, des biens communs. Le manque de maîtrise du langage chez les jeunes enfants rend difficile cette socialisation. Pour les familles, c'est aussi une difficulté de "laisser" leur enfant :
Que fait-il ?
Comment se comporte-t-il ?
Que se passe-t-il à l'école ?

L'enseignant de petite section se trouve confronté à ces problèmes, sans oublier ceux posés par les apprentissages.
Comment aider l'enfant à trouver ses repères au sein de sa classe et de l'école ?
Comment mettre l'enfant au coeur de ses apprentissages ?
Comment l'aider dans sa socialisation ?
Comment répondre aux interrogations des familles ?

Situation de départ

  • Une section de petits "nouveaux scolarisés" ;
  • un milieu social plutôt défavorisé (actuellement zone classée en REP) ;
  • des parents semblant peu intéressés à la vie de classe (faible participation aux réunions d'informations de rentrée) ;
  • des enfants en difficulté dans leur socialisation et dans leurs apprentissages ;
  • ma volonté d'intéresser les parents à la vie de la classe et à leur enfant en tant qu'élève.

Pourquoi un cahier de vie de la classe ?

Quel enseignant de petite section n'a-t-il pas entendu les parents d'élèves se plaindre que leur enfant ne leur raconte rien ou peu, de ce qu'il fait à l'école ? Bien que l'on puisse trouver à cela des explications dans lesquelles interviennent le plus souvent des problèmes :

  • d'ordre affectif (n'ont pas envie d'en parler) ;
  • de structuration du temps chez le jeune enfant (qui vit surtout dans le présent) ;
  • de maîtrise du langage (manque de vocabulaire, de syntaxe, difficulté d'articulation).

Un outil de communication

En faisant le choix d'un cahier de vie de la classe (unique exemplaire et empruntable par chaque élève à tour de rôle), je voulais placer l'enfant au coeur de cette relation de communication entre l'école et la famille1 : c'est lui qui, en emportant le cahier, le commentera avec ses parents. L'enfant est à la fois la raison d'être et un acteur de cette communication. Ce cahier sert de support pour l'aider, et du fait de son unique exemplaire qui demande aux parents de le partager avec d'autres familles, celles-ci pourront prendre conscience d'une façon plus matérielle que leur enfant fait partie d'une petite communauté, la classe. Bien sûr, bien qu'ayant une place à part, ce n'est pas le seul outil de communication avec les familles (cahier de correspondance, de classe de l'enfant, de comptines).

"L'élève est le premier "messager" en direction des ses parents."1

Un outil de sécurisation et de socialisation

À l'école, se socialiser c'est être capable de vivre avec les autres dans le respect et l'écoute des différences sans renoncer à sa propre originalité.

Ce cahier, grâce aux photos qu'il contient, apporte de nombreux repères dont ont besoin les jeunes enfants, surtout les nouveaux scolarisés.

La photo d'identité de chaque enfant, sous laquelle est écrit son prénom, représente de façon symbolique son appartenance au groupe-classe et son individualité. Les photos des différents adultes et lieux de l'école ainsi que celles d'une description chronologique, de l'emploi du temps d'une journée par exemple lui donneront des repères affectifs, spatiaux et temporels qui permettront à la fois la mise en mémoire et l'anticipation d'événements, facteurs de sécurisation pour l'enfant. Ce cahier se constituera en s'enrichissant des expériences de la classe tout au long de l'année. Il permettra, par cette représentation visuelle (symbole de la vie commune), de renforcer le sentiment d'appartenance au groupe et de percevoir cette "vie partagée ensemble au quotidien". Le fait de le confier à l'élève participe d'une part, au développement d'un sentiment de confiance et d'estime de soi-même (sentiment essentiel dans le domaine de la réussite scolaire) et d'autre part, au développement du respect des autres par le partage que cela implique.

Un outil d'apprentissages

La mise en place d'un cahier de vie de la classe peut permettre de développer et de renforcer des apprentissages dans quatre grands domaines (tableau 1 - liste non exhaustive).

Notions spatiotemporellesLangue oraleLectureÉducation civique
- utiliser sa mémoire
- situer des événements de la vie quotidienne les uns par rapport aux autres
- nommer les différents lieux de l'école
- trouver des indices spatio-temporels lors de la lecture des photographies.
- exprimer oralement des émotions, des sentiments
- poser des questions, répondre à des questions
- relater un fait vécu
- réinvestir du vocabulaire appris, construire une phrase simple
- décrire une photographie.
- percevoir l'écrit et sa permanence
- raconter oralement " l'histoire " écrite
- reconnaître son prénom
- établir des relations entre les écrits et les photos
- émettre des hypothèses de lecture.
partager cet objet (qui représente symboliquement la vie de la classe) c'est :
- respecter cet objet
- respecter les autres
- accepter les contraintes de ce partage
attendre son tour donc différer son désir (maîtrise de soi).

Démarche pédagogique

Lors de la réunion d'information de rentrée des parents d'élèves, j'explicite les raisons de la mise en place de ce cahier. Il est important de faire adhérer les familles à ce projet afin d'obtenir leur autorisation de photographier leur enfant.

Mise en place matérielle

Prendre des photos et noter la présence des enfants sur ces photos afin que tous soient représentés et dans les mêmes proportions (tableau 2).

Photos " repères "Photos " actions "Photos événementielles
- affectifs : photos d'identité des enfants, du personnel de l'école
- d'espaces et de lieux : la classe, le préau, les sanitaires, la bibliothèque...
- d'espaces-temps : moments clés d'une journée, dans un même lieu
des activités différentes selon le moment de la journée...
liées aux apprentissages :
- dessiner
- peindre
- coller
- transvaser de l'eau
- grimper
- danser
...
- une sortie en dehors de l'école (visite d'un musée, d'une ferme...)
- une fête à l'école
- aujourd'hui, il neige !
- des enfants de grande section nous invitent à une collation
- ...

Première séquence

Des photos (environ une vingtaine) sont disposées sur une table, les enfants peuvent choisir de les regarder ou non. Ils ont le droit de les toucher et peuvent s'exprimer librement sans consigne particulière. C'est un moment où certains enfants parlent beaucoup soit entre eux, soit pour eux-mêmes, d'autres écoutent ce qui ce dit en regardant attentivement les photos. L'observation des enfants apporte beaucoup de renseignements très divers (prise ou non de la parole, intérêt pour certaines photos, qualité de l'expression, hypothèses formulées...) qui seront utilisés pour établir des activités d'apprentissage plus spécifiques.

Deuxième séquence

Le groupe-classe est réuni. Je montre une par une les photos que j'ai sélectionnées (environ 5 à 6) en fonction de l'observation des enfants lors de la première séquence et pertinentes pour l'élaboration du cahier de vie. Les élèves sont invités à s'exprimer (il faut, bien entendu, respecter les règles de fonctionnement du groupe, écouter celui qui parle, attendre son tour, répondre de façon adéquate, ne pas changer de sujet...), je reformule si nécessaire leurs propos et j'y apporte des éléments complémentaires.

Troisième séquence

Certaines des photos sélectionnées sont collées sur une feuille de papier (format A4, qui sera glissée dans un porte-vues), les commentaires résumés ou reformulés de la séance précédente sont écrits près des photos correspondantes. J'explique au groupe-classe que j'ai écrit ce qui a été dit à propos de telle ou telle photo, puis je lis ce que j'ai écrit.

Le cahier de vie de la classe s'enrichira donc à chaque déroulement de ces 3 séquences.

Les modalités de fonctionnement du prêt seront présentées à l'ensemble de la classe lors d'une séquence particulière.

  • Chaque jour, à tour de rôle, un enfant pourra emporter chez lui le cahier de vie de la classe pour le montrer à sa famille.
  • Chaque matin, l'élève emprunteur doit cocher la case du tableau à double entrée : couleurs des cahiers à emporter chez soi (il y a aussi deux cahiers de comptines à emprunter de la même manière), prénoms des élèves.
  • L'élève glisse alors son étiquette-prénom dans la pochette transparente, collée sur le cahier, prévue à cet effet.
  • Il doit ensuite placer le cahier de vie, que tous les enfants pourront manipuler, dans la bibliothèque de la classe, libre d'accès tout au long de la journée.

À la fin de l'année scolaire, ce cahier sera placé dans la bibliothèque de l'école, les enfants pourront le consulter tout au long de leur scolarité dans l'école.

Quels effets se font ressentir ?

Relatifs à la communication avec les familles

Au cours de six années consécutives, il n'y a eu aucune détérioration ni perte du cahier et ce, quel que soit le milieu social des enfants ! Seuls sont à noter quelques retards isolés pour le rapporter à l'école.

Les parents apprécient ce cahier qui suscite la verbalisation des enfants sur leurs activités.

- "Je ne pensais pas qu'il faisait autant de choses à l'école."

- "Depuis qu'il l'a rapporté à la maison, il n'arrête pas de me parler de l'école."

- "Grâce au cahier, j'ai pu comprendre de quoi il me parlait." (Remarque d'une maman dont l'enfant présente des défauts d'articulation.)

Ce cahier a permis à des familles de nouer le dialogue et d'établir des relations de confiance avec moi. Les familles peuvent percevoir par cette représentation concrète (photos) accompagnée d'un vocabulaire adapté (commentaires illustrant les photos) que la maternelle est une vraie école et non un lieu occupationnel. Il s'agit d'un support concret qui permet d'engager une réflexion ou une discussion plus approfondie sur l'école et ses objectifs lors de rendez-vous ou de réunion. Les relations famille-école semblent meilleures en quantité et en qualité, et les exigences de l'école mieux comprises et donc mieux acceptées.

Relatifs à la sécurisation affective de l'enfant et à sa socialisation

Les difficultés normales résidant dans le partage et qui peuvent se manifester par de l'agressivité, s'estompent au fur et à mesure de l'année. En effet, l'apprentissage de ce partage et de l'attente que l'emprunt de ce cahier nécessite pour l'enfant la maîtrise de ses impulsions. Apprendre à attendre : cet apprentissage est primordial. L'enfant doit comprendre que tout désir ne peut pas être immédiatement satisfait. La maîtrise des désirs participe à la limitation des conflits entre enfants. N'est-ce pas aussi une éducation à la citoyenneté (vivre ensemble, respecter les autres) ? De plus, l'attente permet de faite l'expérience du temps écoulé, d'apprendre à garder en mémoire l'objet de cette attente.

Il faut cependant observer et noter les enfants qui ont des difficultés à maîtriser leurs désirs, afin de ne pas faire trop durer cette attente, sans oublier ceux qui ne s'expriment pas ! Ce désir contrarié doit être expliqué et justifié. L'enfant doit savoir que sa demande est prise en compte et que son tour viendra : la référence à l'écrit (tableau du prêt) est ici essentielle.

Le comportement de certains enfants change lorsqu'ils ont pu emprunter : j'ai le sentiment de les sentir plus à l'aise en classe, plus épanouis, plus participants. Etait-ce un moyen symbolique pour eux de trouver une place plus affirmée au sein du groupe-classe ? Est-ce là la part que peut apporter le cahier de vie dans le développement du sentiment de confiance en soi et d'appartenance au groupe évoqué plus haut ? En effet, comment ne pas se sentir "grand" et "responsable" lorsque l'on emporte avec soi le bien le plus précieux de la classe, cahier unique et porteur de la mémoire de la vie de la classe ?

Relatifs aux apprentissages

Il est difficile d'évaluer l'apport du cahier de vie de celui des autres activités de la classe dans le développement des apprentissages, mais il participe de façon positive dans la socialisation de l'enfant. Certains objectifs d'apprentissages plus spécifiques comme savoir nommer les lieux de l'école, les reconnaître sur une photographie, etc. sont évalués positivement.

Dans le coin bibliothèque de la classe on observe autour de ce cahier beaucoup d'effervescence : les enfants expriment des émotions, de la joie, de l'étonnement... Au début de l'année, ce sont essentiellement des commentaires individuels, puis on voit apparaître des dialogues entre enfants et un réel échange verbal (recherches d'indices, hypothèses, argumentations, prise en compte de la parole des autres enfants...). Ce cahier de vie de la classe est un réel support de langage, très motivant pour les élèves car ils y sont impliqués concrètement. Il répond bien aux instructions officielles qui fixent comme priorité de l'école maternelle, la maîtrise des langages, domaine qui "fait le lien et le fondement sur lequel s'édifient tous les apprentissages"1. De plus, il est à noter que certains enfants ne fréquentant pas ou peu la bibliothèque de la classe, y viennent pour regarder ce cahier, et vont par la suite progressivement s'intéresser aux livres et autres documents.

En conclusion

Construit avec eux, par eux, avec leurs émotions, ce cahier a pris et occupé une place de faveur dans la vie de la classe. Chargé affectivement, il permet à l'enfant de parler à sa famille de sa "vie d'écolier". Le temps accordé par ses parents à le lire ou à le regarder participera à la reconnaissance et à la valorisation de sa scolarité.

C'est aussi un moyen de donner aux familles une image, une idée plus concrète de ce qu'est l'école et de ce que leur enfant y vit.

Le partage de ce bien commun, qu'implique son prêt, favorise la socialisation de l'élève par la prise en compte des autres et de la nécessité des règles qui y sont liées.

Un des intérêts de cette expérience, c'est qu'elle permet la mise en oeuvre simultanée de la construction collective des savoirs, de la socialisation au sein de la classe, de l'information des familles et du rôle central de l'enfant dans cette information.

(1) BO n° 8 du 21 octobre 1999.

Argos, n°32, page 65 (09/2003)
Argos - Cahier de vie de la classe en petite section