Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 2. Analyses

Illettrisme : mieux vaut prévenir que remédier

Claire Boniface, IEN, chargée de mission au CNDP, responsable éditoriale de ce site. claire.boniface@cndp.fr

La maîtrise de la langue, la maîtrise des langages, la maîtrise du langage et de la langue française nous semblaient familiers, avec leurs variantes. Voilà qu'on nous parle maintenant de prévention de l'illettrisme. Que fait donc le CNDP à ce sujet ?

Pour l'école primaire, une brochure rouge a fait date il y a 11 ans, La Maîtrise de la langue à l'école1. Bien des préconisations y figurent, toujours d'actualité. Elle eut cinq ans plus tard sa grande soeur : La Maîtrise de la langue au collège2.

En mai 1999, les "États généraux de la lecture et des langages" réunis par Ségolène Royal élargissent la langue aux langages, notamment celui de l'image. Parmi les douze chantiers qui concluent cette manifestation, sont définis les axes suivants, choisis ici pour montrer la continuité ultérieure :

  • "apprendre en continu en renforçant les liaisons entre grande section de maternelle et cours préparatoire, entre CM2 et 6e, entre 3e et 2de" ;
  • "mieux définir comment les nouvelles technologies peuvent être mises au service de la lecture et de la maîtrise des langages" ;
  • "améliorer la prise en charge et le suivi des jeunes illettrés".

Un texte d'instruction important s'ensuit en octobre 1999 : "Les langages, priorité de l'école maternelle"3.

De nouveaux programmes pour l'école primaire paraissent en février 2002 avec deux grands axes, la maîtrise du langage et de la langue française incluant la littérature, et l'éducation civique ; l'anticipation des difficultés des élèves est une constante des programmes, afin d'inciter les enseignants à apporter les réponses adaptées.

Juste avant leur sortie, est publié un plan d'action pour les enfants atteints d'un trouble spécifique du langage oral ou écrit4.

Mai 2002 : premières mesures ministérielles

Luc Ferry, nouveau ministre, évoque dès sa conférence de presse du 23 mai, parmi les six premières priorités qu'il se donne, la lutte contre l'illettrisme. Sa préoccupation ne vise pas seulement à remédier à l'illettrisme, comme l'évoquait l'un des axes des états généraux ci-dessus, mais à le prévenir en mobilisant les enseignants par rapport aux difficultés des élèves. Les élèves ne sont pas taxés d'illettrés dès le cours préparatoire comme on l'a mal compris ; ce serait absurde : ils sont en cours d'apprentissage. La volonté consiste à mettre tout en oeuvre pour résoudre les difficultés dès qu'elles se manifestent.

Le plan ministériel pour prévenir l'illettrisme comporte plusieurs axes5 :

  • Mettre en oeuvre une action continue tout au long de l'école primaire : dans le cadre des nouveaux programmes, les enseignants doivent consacrer aux activités de lecture et d'écriture deux heures trente par jour au cycle II (GS, CP, CE1), deux heures par jour au cycle III (CE2, CM1 et 2). Ils ont à appliquer les directives concernant l'obligation de faire lire et écrire régulièrement les enfants, non seulement en français mais dans toutes les autres disciplines, et à mettre en oeuvre le programme consacré à la littérature de jeunesse.
  • Aider les enseignants par des ressources : un livret pour le CP fournit aux maîtres une typologie des principales difficultés rencontrées par les élèves, ainsi que les activités permettant d'y remédier. Un site consacré à la prévention de l'illettrisme sera à la disposition des enseignants à la rentrée. Des séries de tests d'évaluation des élèves assortis d'exercices donneront lieu à la diffusion d'un cédérom en septembre dans toutes les écoles. Par ailleurs, un document d'accompagnement spécial Français langue seconde est en cours d'élaboration. Enfin, les ressources offertes par les TICE pour servir les apprentissages de la lecture et de l'écriture seront évaluées.
  • Expérimenter de nouveaux modes de prise en charge des élèves en difficulté dès le début de l'apprentissage de la lecture : dans une centaine de classes de CP de zones où se concentre une population défavorisée et dans des écoles où la moitié des élèves ont des résultats aux évaluations nationales qui les situent parmi les 20 % d'élèves les plus faibles, une véritable expérimentation sur deux ans a été mise en place pour la prise en charge d'élèves de CP en grande difficulté d'apprentissage de la lecture. Chaque classe accueille une dizaine d'élèves.
  • Développer les accompagnements périscolaires : la nouvelle configuration ministérielle permet de favoriser la complémentarité avec les activités pratiquées à l'extérieur de l'école. Dès l'été 2002, dans les centres de vacances de 20 départements, des activités originales pour faire découvrir et aimer la lecture ont été mises en place. Le dispositif sera étendu et accompagné par la création et la diffusion d'outils pédagogiques spécifiques, adaptés à la lecture collective pour le public des centres de vacances et de loisirs.
  • Aider les parents d'élèves en grande difficulté par un livret visant à mieux informer les familles, dans le cas de dyslexies et de dysphasies par exemple, afin qu'elles puissent se repérer dans l'ensemble des dispositifs existants (scolaires, médicaux, sociaux).

Le contexte et le rôle du CNDP

Sans nous livrer à un historique concernant l'illettrisme, rappelons quelques dates importantes :

  • 1978, rapport moral d'ATD-Quart Monde : le mot illettrisme apparaît.
  • 1984, Des illettrés en France, un rapport marquant au Premier Ministre6.
  • 1986, création du GPLI (Groupe permanent de Lutte contre l'illettrisme).
  • 1999, Lutter contre l'illettrisme, rapport de Marie-Thérèse Geffroy7 ; dissolution du GPLI.
  • 2000, création de l'ANLCI (Agence nationale de Lutte contre l'illettrisme), dirigée par Marie-Thérèse Geffroy.

Cette agence a pour mission de déterminer les priorités à mettre en oeuvre pour lutter contre l'illettrisme dans le cadre des orientations définies par le gouvernement, d'organiser la concertation entre l'ensemble des acteurs de la lutte contre l'illettrisme, d'animer et de coordonner leur action, de veiller à la prise en compte des questions relatives à l'illettrisme au sein des programmes d'action et de recherche de ses membres et de faire procéder à l'évaluation de l'impact des politiques et des actions menées. Onze ministères sont représentés dans le conseil d'administration de ce groupement d'intérêt public. Un site est accessible à l'adresse suivante : http://www.anlci.fr/

Suite à une rencontre avec la directrice de l'agence, le CNDP a décidé de réaliser un petit catalogue, Lire, écrire, prévenir l'illettrisme, présentant les publications du SCEREN-CNDP sur tous supports : il s'adresse aux enseignants, mais aussi à leurs partenaires - animateurs du temps périscolaire, des centres de loisirs et de vacances, bibliothécaires, associations d'accompagnement à la scolarité (aide aux devoirs, etc.). Il a été transmis à toutes les écoles et au réseau des partenaires.

Le CNDP a participé au groupe ministériel qui a élaboré le livret Lire au CP (en ligne sur Éduscol8 et le site du CNDP9) et l'a publié en brochure10.

Une partie du fonds du GPLI et de sa base de données (2 000 références, environ) a été transférée au CNDP au centre de ressources VEI (Ville-École-Intégration). VEI s'adresse aux acteurs de l'action éducative et sociale et propose un fonds documentaire, une base de données, des publications, du conseil sur les sujets suivants : immigration, intégration, publics en difficulté, politiques de discrimination positive, éducation prioritaire...11

Dans le cadre du plan de prévention de l'illettrisme, existe depuis peu un site intranet de la jeunesse auquel on peut accéder mais sans pouvoir contribuer (www.injep.fr/legoutdesmots) ; la direction de la Jeunesse, de l'Éducation populaire et de la Vie associative est aussi très engagée avec un "programme national d'incitation à la lecture et à l'écriture dans le cadre du plan de prévention et de lutte contre l'illettrisme"12 et des coordonnateurs départementaux. Le CNDP prévoit par ailleurs en partenariat avec la Jeunesse de réaliser un guide des actions périscolaires dans le domaine de la lecture et de l'écriture en complémentarité avec le temps scolaire.

Le ministère a décidé de créer un site internet (www.bienlire.education.fr) consacré à la prévention de l'illettrisme. Il ouvrira à la rentrée 2003. La direction de la Technologie du ministère en est le maître d'ouvrage, le CNDP le maître d'oeuvre. Centré sur les réponses apportées aux difficultés des enfants et des jeunes dans le domaine de la maîtrise de la langue tout au long de la scolarité obligatoire, ce site s'adressera aux enseignants, aux formateurs, mais aussi aux bibliothécaires, aux animateurs, bénévoles intervenant dans le temps péri et extrascolaire. Le lien avec les familles est un thème également envisagé. Des actions valorisant les pratiques des enseignants et de leurs partenaires seront présentées sur le site.

Il ne s'agit pas de recueillir des documents concernant la maîtrise de la langue en général - d'autres sites existent -, mais de mettre à disposition, dans une démarche semblable à celle du livret Lire au CP, des aides, sous forme de pratiques, d'analyses, de ressources diverses, permettant de prévenir les difficultés ou d'y remédier quand elles s'installent.

Si dans votre académie, votre département, votre circonscription, votre commune, votre bibliothèque, votre collège, votre école, votre IUFM, votre association, etc., vous identifiez une ou des actions susceptibles selon vous de prévenir l'illettrisme, si par ailleurs vous disposez de documents ou de ressources dans ce domaine, je vous invite à prendre contact dès que possible avec nous.

(1) Ministère de l'Éducation nationale et de la Culture, direction des Écoles, éd. Savoir Livre-CNDP, coll. "Une école pour l'enfant, des outils pour les maîtres", 1992.

(2) Ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, direction des Lycées et Collèges, éd. Savoir Livre-CNDP,coll. "Collège", 1997.

(3) Instruction du 8 octobre 1999, B.O. hors série n° 8 du 21 octobre 1999.

(4) "Mise en oeuvre d'un plan d'action pour les enfants atteints d'un trouble spécifique du langage oral ou écrit", circulaire n° 2002-024 du31 janvier 2002, B.O. n° 6 du 7 février 2002.

(5) Ils sont présentés avec diverses variantes lors de plusieurs conférences de presse et dans le livre des ministres Luc Ferry, Xavier Darcos et Claudie Haigneré, Lettre à tous ceux qui aiment l'école : pour expliquer les réformes en cours, Odile Jacob-SCEREN, 2003.

(6) Espérandieu Véronique, Lion Antoine, Bénichou Jean-Paul (collab.), Des illettrés en France : rapport au Premier ministre, La Documentation française, janvier 1984.

(7) Geffroy Marie-Thérèse, Lutter contre l'illettrisme : Rapport à Madame la ministre de l'Emploi et de la Solidarité et à Madame la secrétaire d'État aux Droits des femmes et à la Formation professionnelle, ministère du Travail, mars 1999.

(8) http://eduscol.education.fr/D0135/default.htm

(9) http://www.cndp.fr/ecole/

(10) Lire au CP : repérer les difficultés pour mieux agir, ministère de la Jeunesse, de l'Éducation nationale et de la Recherche, DESCO, Documents d'accompagnement des programmes, coll. "École", CNDP, 2003.

(11) Son espace est accessible à l'adresse suivante : http://www.cndp.fr/vei/

(12) "Programme national d'incitation à la lecture et à l'écriture dans le cadre du plan de prévention et de lutte contre l'illettrisme", note du 20 décembre 2002, B.O. n° 1 du 2 janvier 2003.

Argos, n°32, page 63 (09/2003)
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