Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 2. Analyses

Découvrir les écrits

Entretien avec Chantal Mettoudi, Inspectrice de l'Éducation nationale, adjointe à l'inspecteur d'académie (Val-de-Marne).

Le savoir-faire des enseignants, en matière de découverte des écrits, ne doit pas les empêcher de s'interroger sur les "incontournables" de la littérature de jeunesse et de développer la compréhension des récits.

Si nous jetons un regard en arrière, nous constatons qu'il y a 25 ans, l'écrit n'était pas pris, en tant que tel, en considération à l'école maternelle, mais renvoyé à l'école élémentaire. Ce choix relevait d'une certaine représentation de l'enfant qui conduisait à le "préserver", en maternelle, de tout ce qui se serait défini comme un apprentissage explicite.

La place de l'écrit

Les enfants avaient accès à la littérature, par les albums en particulier, présentés et lus par l'enseignante, et par les contes. Mais sans entrer dans l'écrit, il suffisait d'écouter les histoires.

De cette situation assez extrême, d'exclusion, nous sommes passés à un excès inverse. Petit à petit les albums, les livres en général sont devenus des prétextes à des apprentissages. Les écrits ont été utilisés comme des supports pour des activités liées aux apprentissages de la lecture, de l'écriture, de l'analyse. Nous en constatons les effets en regardant les productions actuelles des éditeurs, qui présentent des écrits accompagnés d'activités qui, finalement, prennent le pas sur la lecture et la découverte. On exploite, comme on dit, les albums de jeunesse. Depuis la loi d'orientation sur le primaire, il y a un peu plus de douze ans maintenant, la maternelle cherche à définir quelle pourrait bien être sa place, surtout pour la grande section. La tentation était grande, alors, de sortir des questionnements en empruntant à l'école élémentaire certaines de ses activités d'apprentissage, plutôt que de réfléchir aux spécificités des besoins des jeunes élèves en matière d'accès aux écrits.

Depuis quelque temps, la situation tend à se stabiliser, avec un retour à la littérature. L'école ne cherche pas à exploiter, à tout prix, les écrits, elle cherche à développer l'intérêt des enfants pour la lecture. La maternelle conserve ainsi sa spécificité.

Un réel savoir-faire professionnel

Pourtant, travailler avec la littérature pour la jeunesse avec des enfants, dès l'âge de deux ans et demi, est une véritable tradition chez les enseignants de maternelle qui ont acquis, dans ce domaine, un réel savoir-faire. Il y a longtemps que, dans le Val-de-Marne, des relations d'échange ont été établies entre les enseignants de maternelle et les personnels des crèches, pour partager ces savoir-faire. Les crèches ont ainsi adopté ces approches, et les échanges se poursuivent.

Faciliter les choix

Le problème qui se pose désormais aux enseignants est celui du choix. La littérature pour la jeunesse est un secteur de l'édition en expansion, qui met à la disposition des publics une profusion d'ouvrages. Le mouvement est le même en ce qui concerne les ouvrages pédagogiques. Comment être au courant de tout ? Impossible. Des aides sont donc nécessaires à apporter, par exemple en fournissant des listes, comme celle des Mille et un livres, des regroupements thématiques ou par âges... en sachant que de telles propositions peuvent provoquer, paradoxalement puisqu'elles ne sont pas obligatoires, une réaction de rejet, au nom de la liberté des choix pédagogiques.

Mais il est souhaitable de prendre la question sous un autre angle, en lançant la réflexion des enseignants sur les "incontournables". Quels sont les ouvrages que les élèves d'une école maternelle donnée devraient absolument avoir rencontrés pendant cette période de leur scolarité ? Tout enseignant peut répondre à une telle question, mettre en circulation, dans l'équipe enseignante, ses propositions et expliquer pourquoi il émet tel avis sur tel ouvrage. Réfléchir ainsi sur les choix devrait être considéré comme fondamental pour le travail en maternelle, parce que cela contribue à élaborer des critères explicites de sélection, parce que cela permet de dégager des progressions dans des parcours de lecture proposés aux élèves.

Cette façon de travailler n'est pas seulement un moyen de développer l'action dans un établissement, elle éclaire les choix tout en contribuant à constituer les bases d'une culture littéraire pour les enfants. Pour que les enfants ne rencontrent pas aléatoirement des écrits, la détermination des ouvrages incontournables est nécessaire.

Aborder des sujets parfois difficiles

L'accompagnement des écrits par les enseignants est essentiel. En limitant de façon raisonnée et réfléchie le nombre des ouvrages à aborder en classe, on permet aux élèves de ne pas se perdre dans un univers aux portes trop grandes ouvertes. En effet, les enfants ont tendance à tirer profit de la littérature pour la jeunesse non pas en cherchant à tout prix les nouveautés, mais en approfondissant leur connaissance d'un petit nombre d'ouvrages auxquels ils ont accordé leur confiance. Pour que leurs élèves puissent élire des repères solides et fiables, les enseignants ont besoin d'outils. La production éditoriale actuelle est, en général, de bonne qualité, elle permet d'aborder pratiquement tous les sujets, y compris les plus graves. Cela est souvent nécessaire dans le contexte actuel et l'album de jeunesse est un excellent moyen de traiter des sujets difficiles comme le respect des différences, la séparation...

Cela signifie que l'action de découverte des écrits ne se limite pas à la seule grande section, toutes les classes sont concernées. Et l'on s'aperçoit que les enseignants de maternelle sont souvent très créatifs dans leurs façons d'aborder les livres, de les approfondir, de faire découvrir, au fil des pages, les personnages, les univers, les histoires. Ils savent animer les écrits par des mimes, des marionnettes, des cassettes. Ce savoir-faire reconnu est à développer car il permet aux élèves de découvrir la construction des récits, leurs liens thématiques et structurels.

Axe fort des évaluations nationales

De ce point de vue, les évaluations nationales ont contribué à indiquer aux enseignants des perspectives de travail pour que, à partir de la transmission de l'héritage des contes classiques, les élèves puissent apprendre à comprendre et construire des récits. Les évaluations ont aidé à mettre en relief les difficultés rencontrées dans la construction des récits par les élèves. Les enseignants ont pu mesurer l'importance de leurs contributions à cette acquisition, et comprendre combien leurs interventions sont nécessaires. Les textes ne doivent pas seulement séduire les enfants, ils doivent aussi être compris. À partir de cette prise de conscience, les enseignants développent des activités intéressantes pour explorer les écrits. Le risque majeur reste celui de la dérive techniciste. À quoi sert de montrer aux élèves la couverture d'un livre, le nom d'un auteur ou d'une collection si cela ne se lie pas à la découverte du sens de ce qui est écrit ou de la façon dont c'est écrit ? En revanche, par exemple, s'interroger sur quels autres titres auraient pu être donnés à un ouvrage ou engager la comparaison de deux ouvrages d'un même auteur peut contribuer à une découverte intéressante des écrits.

Argos, n°32, page 61 (09/2003)
Argos - Découvrir les écrits