Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 2. Analyses

Gestion du temps en grande section

Bruno Suchaut, Maître de conférences en sciences de l'éducationà l'université de Bourgogne. Chercheur à l'IREDU-CNRS. bruno.suchaut@u-bourgogne.fr

La gestion du temps en grande section de maternelle : variété des pratiques, variété des apprentissages

Depuis 19901 l'école maternelle a une double responsabilité pédagogique. Il lui appartient de mener à bien les apprentissages premiers mais aussi d'engager tous les élèves dans les apprentissages fondamentaux. Les textes officiels soulignent que c'est seulement si cette deuxième étape est réalisée que l'entrée dans l'écrit pourra être réussie. Si les programmes de l'école primaire2 ont le mérite de présenter clairement les domaines d'activités pour chacun des trois cycles en termes d'objectifs et de contenus, les horaires d'enseignement ne sont proposés que pour les cycles des apprentissages fondamentaux et des approfondissements. Cela s'explique dans la mesure où le cycle des apprentissages premiers s'adresse à de très jeunes enfants à qui il faudra du temps pour réussir leurs premières expériences tout en développant leur autonomie. Pour les apprentissages fondamentaux qui s'engagent dès la grande section, on est en droit de s'interroger sur le cadre horaire dans lequel ceux-ci vont prendre place. Les enseignants doivent-ils se baser sur les prescriptions officielles relatives à ce cycle et dans ce cas appliquer aux enfants de cinq-six ans le même régime qu'à leurs aînés du même cycle ? Doivent-ils au contraire conduire leur enseignement selon le modèle du cycle précédent en laissant notamment une grande place aux activités sociales et à la langue orale ?

La réponse est probablement à rechercher du côté d'un dosage entre ces deux modèles, dosage qui peut varier en fonction du public d'élèves mais qui peut aussi évoluer au cours de l'année scolaire. La gestion temporelle des 26 heures hebdomadaires est en tout cas au centre de cette problématique. Nous nous interrogerons ici principalement sur deux aspects de la gestion du temps d'enseignement en grande section de maternelle : la variété des pratiques et les effets de cette variété sur les apprentissages des élèves. Cette réflexion s'appuiera sur des travaux à présent bien connus du milieu scientifique3 mais il n'est sans doute pas inutile de les diffuser encore plus largement auprès des acteurs du système. L'observation d'une cinquantaine de classes de grande section de maternelle a permis de relever des informations assez précises sur la manière dont les enseignants allouent le temps entre les différentes activités proposées aux jeunes élèves4. Ces informations ont ensuite été croisées avec les caractéristiques des élèves (et notamment leur progrès dans les apprentissages) et de l'environnement scolaire.

Des pratiques variées selon les classes

De façon globale, on retiendra que le temps d'enseignement en grande section se répartit entre des activités à visée scolaire et des activités sociales. Bien que cette dichotomie soit un peu caricaturale, elle rappelle toutefois le rattachement de la grande section à l'école maternelle. Les activités qui répondent à des objectifs de socialisation prennent en effet une place parfois importante dans l'emploi du temps des classes, alors qu'elles ne figureront plus dans celui du cours préparatoire5. Si la répartition moyenne entre temps social (13 heures hebdomadaires) et temps scolaire (14 heures hebdomadaires) est équilibrée, des différences considérables existent d'une classe à l'autre. Ainsi, les activités scolaires varient entre 9 et 19 heures par semaine et le temps social entre 8 et 18 heures et, même sans tenir compte des cas extrêmes, les variations relevées sont remarquables. Il existe en outre, au sein de ces deux grandes catégories, des écarts très élevés pour chacune des activités. Par exemple, le temps alloué à la langue orale (1,7 h en moyenne) varie de 30 minutes à 3,5 heures en ne considérant pas les cas extrêmes. De même, les activités graphiques (1,6 h en moyenne) affichent des horaires hebdomadaires compris entre 45 minutes et 3 heures 45 minutes. En ce qui concerne le temps social, le temps alloué à la collation varie entre 0 et presque 3 heures d'une classe à l'autre. Nous pourrions ainsi décrire des variations de la même ampleur pour toutes les activités répertoriées en grande section mais il est utile de s'interroger sur les contraintes qui peuvent peser sur les choix faits par les enseignants en matière d'utilisation du temps. Autrement dit, la question est de savoir si les modèles pédagogiques implicites associés à cette diversité dépendent uniquement de l'enseignant ou s'ils sont au contraire le fait de contraintes liées à l'environnement scolaire (caractéristiques du groupe d'élèves notamment).

Choix de l'enseignant ou contraintes du contexte ?

Pour examiner cette question, les facteurs liés à la classe (nombre d'élèves dans la classe, modes de groupements des élèves, niveau moyen des élèves, degré d'hétérogénéité de ce niveau moyen, tonalité sociale), de l'école (nombre de classes, zone géographique) et de l'enseignant (ancienneté) ont été mis en relation avec le temps consacré aux différents types d'activités. Compte tenu de la place de la grande section dans les cycles, une place toute particulière a été donnée dans notre analyse aux activités centrées spécifiquement sur les apprentissages fondamentaux (lecture-écriture et mathématiques). Les variations du temps hebdomadaire consacré aux apprentissages fondamentaux (de 3 à 10,5 heures dans l'échantillon observé) ne sont expliquées qu'à la hauteur de 40 % par les variables de l'environnement scolaire. Cela signifie que l'enseignant est davantage "maître de son temps" que l'intuition aurait pu le laisser présager. Toutefois, certaines modalités d'organisation scolaire déterminent en partie l'usage du temps scolaire, c'est le cas notamment des classes à cours multiple (grande section de maternelle associée, soit au CP, soit à une moyenne section, soit à une petite section de maternelle). Dans ces classes, et en moyenne, le temps des activités d'apprentissages fondamentaux est supérieur d'environ 1,5 h à celui observé dans les classes à cours simple (classe composée uniquement d'élèves de grande section). Le niveau moyen de la classe (mesuré en début d'année par des tests cognitifs) exerce lui aussi une influence positive sur l'allocation du temps d'apprentissage : l'enseignant ayant tendance à accorder davantage de temps aux apprentissages scolaires quant il est face à un groupe d'élèves d'un niveau élevé en début d'année. Le temps d'apprentissage est en revanche plus réduit dans les classes à effectif d'élèves élevé. Mis à part ces quelques facteurs qui interviennent dans les arbitrages de la gestion du temps scolaire, les écarts relevés semblent dépendre en grande partie des choix de l'enseignant. Il est alors légitime de s'interroger sur les incidences des modes de gestion du temps sur les élèves et leurs apprentissages au cours de l'année de grande section.

Une forte liaison entre le temps alloué et les progrès des élèves

Des tests cognitifs administrés en fin d'année scolaire ont permis de mesurer les progrès réalisés par les élèves pendant l'année de grande section. Pour des élèves de caractéristiques comparables (milieu social, âge...), scolarisés dans des contextes comparables (taille de classe, niveau moyen des élèves...), la gestion du temps scolaire apparaît une variable particulièrement discriminante. Ainsi, les élèves qui ont bénéficié d'un temps suffisamment élevé en matière d'apprentissages fondamentaux, réalisent "toutes choses égales par ailleurs" des progressions supérieures aux élèves scolarisés dans des classes où l'accent est davantage mis sur les activités sociales. Cet effet de la variable "temps" est comparable dans son intensité à celui de l'origine sociale (différences de progressions en grande section entre enfants de cadres et d'ouvriers), ce qui n'est pas négligeable. Des analyses complémentaires ont mis en évidence dans le contexte de l'école maternelle des résultats connus à d'autres niveaux d'enseignement, à savoir l'interaction entre le temps alloué à une activité et le niveau de compétences initial de l'élève. Autrement dit, l'effet du temps d'apprentissage est variable en fonction des caractéristiques scolaires des élèves. Le graphique suivant illustre la relation entre la durée hebdomadaire consacrée aux apprentissages fondamentaux et les progrès des élèves dans trois sous-échantillons : les élèves initialement "faibles" en début d'année, les élèves "moyens" et les élèves "forts" (sur la base du test cognitif de début de grande section).

Pour les élèves "faibles", la relation entre le temps alloué et les progressions est proportionnelle (davantage de temps produit davantage d'effet) alors que pour les élèves "moyens", et plus encore pour les élèves "forts", la relation marque un point de saturation au-delà duquel plus de temps ne produit pas plus d'effet ; en outre, les élèves "faibles" sont plutôt favorisés par une dotation importante en temps d'apprentissage (comme le témoigne la ligne en trait plein qui domine les deux autres courbes). Il faut évidemment noter que ces résultats ne s'interprètent qu'en fonction de la variété relevée dans l'échantillon étudié et que l'on ne peut absolument pas prévoir quelle relation serait identifiée dans des classes où la dotation en temps d'apprentissage serait de 15 ou 20 heures par semaine. Ces résultats montrent bien l'importance de la gestion du temps dans les classes de grande section, les choix réalisés par les enseignants ayant des conséquences certaines sur les chances de progressions des élèves. On insistera également sur l'aspect équitable des pratiques pédagogiques qui visent à maximiser le temps d'apprentissage pour des élèves qui abordent la grande section avec un niveau de compétences plus limité que d'autres. L'utilisation du temps ne reflète bien sûr qu'un aspect des pratiques enseignantes mais elle apparaît comme une dimension centrale (elle explique près de 10 % de l'effet-maître). Les différences de modes de gestion du temps illustrent nos propos initiaux sur la place de la grande section : il existe sans aucun doute deux modèles, l'un orienté vers le cycle des apprentissages fondamentaux, l'autre relevant davantage du cycle des apprentissages premiers et c'est sur la base de ces deux modèles que les pratiques se structurent de façon graduelle. Signalons pour terminer que les résultats présentés dans ce court article commencent à dater, il est en effet possible qu'en l'espace de quelques années ces pratiques aient évolué avec des écarts d'une classe à l'autre plus réduits et que les enseignants aient davantage conscience des dérives possibles dans la gestion du temps scolaire. En l'absence d'une nouvelle analyse empirique sur la question, ceci reste toutefois dans le domaine des hypothèses.

(1) Décret n° 90-788 du 6 septembre 1990 relatif à l'organisation et au fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires, J.O. du 8 septembre 1990.

(2) Programmes d'enseignement de l'école primaire, arrêté du 25-01-2002. J.O. du 10-2-2002.

(3) Bernard Suchaut (1996), "La gestion du temps à l'école maternelle et primaire : diversité des pratiques et effets sur les acquisitions des élèves", in L'Année de la recherche en sciences de l'éducation, pages 123 à 153.

(4) L'observation a été réalisée sur trois semaines réparties équitablement sur l'année scolaire.

(5) Il s'agit, par exemple, du temps consacré à la collation, à l'habillage, au rangement...

Argos, n°32, page 48 (09/2003)
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