Dossier : Tout-petits deviendront grands... / 1. Actions

Que sont les BCD devenues ?

Catherine Jordi, IA-IPR

Vingt ans après1...Le temps passe qui devrait trier, épurer, faire émerger l'essentiel, mais voilà, parfois il lui arrive de déplacer les centres d'intérêt, de changer les enjeux et les pouvoirs décisionnaires, de défigurer aussi...

De plans de développement multiples en opérations lecture en tout genre, les BCD ont définitivement quitté le terrain de l'expérimentation militante pour entrer dans celui de la généralisation, non sans dommage, non sans malentendus, non sans y perdre, peut-être, leur âme.

Pourquoi ce sentiment d'avoir perdu quelque chose d'essentiel chemin faisant ? Les BCD originelles avaient-elles donc une âme que regrettent aujourd'hui ses opérateurs de la première heure ?

Une grande idée

Les BCD... au départ une grande idée, un concept qui devait faire bouger l'école en interne et en externe. S'engager dans la mise en place d'une BCD, lieu structuré par excellence, devait changer les rapports au sein de l'équipe pédagogique, rénover l'enseignement de la lecture et rétablir un lien fonctionnel entre l'école et son environnement, entendons par là les parents, le tissu associatif du quartier ou de la commune et les professionnels du livre. En définitive, la transmission du vouloir et du savoir-lire, entreprise culturelle significative des idéaux d'une société, devait manifester et faire vivre l'engagement de chacun dans un projet qui ne pouvait, ni ne voulait, ni ne devait être seulement celui de l'école.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine...et bien d'autres illusions

La BCD est aujourd'hui, dans les nouveaux programmes, "un instrument de travail"2 qui doit être développé "partout où cela est possible". La dimension d'appropriation documentaire de la BCD est très prudemment engagée au cycle I "avec les plus grands"3, sans "travail formel excessif à cet âge", sans construction de "catégories formelles". Cependant, les élèves de cycle III devront savoir "se servir des catalogues (papier ou informatisés) de la BCD pour trouver un livre"2. Comment, et surtout pourquoi, mettre en oeuvre une pédagogie documentaire à l'école primaire ? Rien n'est dit sur une question pourtant aussi complexe qu'essentielle et qui détient les clés de l'autonomie des élèves dans l'accès aux livres.

Au demeurant, qui pourrait ne pas se féliciter de l'intérêt fortement manifesté pour les livres en général et plus particulièrement pour la littérature de jeunesse et à la mission qui est explicitement assignée à l'école : faire que "les oeuvres rencontrées soient nombreuses et variées", que les "lectures en classe" soient "complétées par des lectures personnelles dans la BCD ou au domicile familial", l'emprunt à la BCD devant "devenir une habitude et un besoin"2 ?

Le sort des BCD est scellé par ces quelques lignes, ici intégralement citées. Ne serait-ce pas un peu court, jeune homme, pour savoir comment enseigner au cycle III l'art et la manière de consulter un catalogue (papier ou informatisé, s'il vous plaît) quand on ne sait pas, soi-même, comment est organisée, au plan documentaire, cette BCD dont le classement varie du pire au meilleur, et inversement, en fonction de l'incompétence ou de la compétence des fugaces intervenants extérieurs et autres animateurs-BCD qui la traversent ? Comment même comprendre que ces catégories, qui sont à construire patiemment d'une lecture sur l'autre du premier jour où l'on est entré à l'école, permettent d'acquérir de l'autonomie dans la recherche d'un livre, de se repérer dans la structuration de la connaissance et de mieux mémoriser les savoirs accumulés au fil des lectures ?

Comment rendra-t-on pratiquant de la lecture, qu'elle soit littéraire ou documentaire, cet enfant qui ne reçoit de son milieu familial aucune aide, aucun encouragement et peut-être même pas la permission d'apprendre à lire ?

Comment faire entrer ses élèves dans le littéraire et dans la culture quand on ne connaît rien, ou si peu, à la littérature de jeunesse ? Quand on ne fréquente pas soi-même, ou si peu, les lieux de lecture et de culture ? Quand on n'a pas compris, ou si mal, qu'une culture vivante est celle dont on parle aux autres, à ses collègues, aux parents, aux spécialistes du livre, qu'une vraie culture est une culture intégrative qui s'ouvre aux autres cultures, en est même avide car elle s'en nourrit. Bref, quand on ferme soigneusement, chaque matin, la porte de sa classe derrière soi.

Alors que faire en attendant l'hypothétique beau matin où une réflexion, aussi nationale que sérieuse et non partisane, sera conduite sur les outils et les pratiques documentaires indispensables au bon fonctionnement d'une BCD ? Que faire tant qu'on ne sait où trouver de l'aide pour gérer au quotidien sa BCD et quels doivent être les rôles de chacun, intervenants et enseignants ? Que faire tant que l'on n'aura pas été sérieusement formé à la connaissance et à l'utilisation de la littérature pour la jeunesse ? Que faire tant que tous les membres de l'équipe n'acceptent pas de travailler, ensemble et en synergie, entre eux et avec tous leurs partenaires, institutionnels ou non ?

Que faire en attendant de pratiquer l'exégèse des textes officiels, de lire entre les lignes et de pratiquer l'inférence ? Que faire quand on est seul, peu ou pas formé du tout et qu'on ne dispose pas de grand-chose, sinon de trente petits de maternelle (ou d'élémentaire) ?

S'asseoir calmement

D'abord, s'asseoir calmement, puis prendre un livre et lire, leur lire (se lire) une histoire, une belle histoire pour leur faire plaisir et pour se faire plaisir aussi. Construire, jour après jour, un capital d'émotions partagées, de souvenirs, d'expériences linguistiques (sans même s'en rendre compte). Et puis, parler, parler tous ensemble, se parler les uns aux autres et garder des traces de ce que nous avons tous, ou peut-être seulement chacun, aimé. Recommencer le lendemain et le jour suivant et le jour d'après... En parler à ses collègues pour qu'ils continuent à tisser la toile, pour éviter la déception des redites, mais savoir créer la joie des retrouvailles... Parler encore à ces parents qui ne lisent plus d'histoires à leurs enfants pour les convaincre que, peu importe de savoir lire ou non, pourvu qu'ils partagent ne serait-ce que l'émotion que suscitent certaines illustrations, pourvu qu'eux aussi parlent à leurs petits.

Et puis naviguer de livre en livre, car la littérature, pour les jeunes ou pour les vieux, fonctionne par clins d'oeil. Oser, parfois, se lancer tous ensemble dans l'essai de la lecture d'une histoire, histoire de voir si tout ce que l'on a appris en classe pourrait ici servir à lire, d'abord avec les autres, puis tout seul, comme un grand

Accepter enfin d'attraper ce virus, on l'appelle sensibilité littéraire, qui nous permettra de n'être plus sourd, de n'être plus seul, même les jours gris, même les jours tristes, qui nous fera entendre ces voix multiples chuchoter à nos oreilles : "Je vais vous dire un beau conte d'amour et de mort..." ou "Longtemps, je me suis couché de bonne heure..." ou bien encore "Dessine-moi un mouton !"

Coller ce virus à ses élèves !

(1) La circulaire fondatrice des BCD dans les écoles françaises date de 1984.

(2) Qu'apprend-on à l'école maternelle et à l'école élémentaire, CNDP, 2002.

(3) Qu'apprend-on à l'école maternelle et à l'école élémentaire, CNDP, 2002.

Argos, n°32, page 46 (09/2003)
Argos - Que sont les BCD devenues