Littératures

La lecture et la vie

Voix chiliennes et voies maritimes

Sylvie Sebag, IUFM de l'académie de Créteil

Si, en classe, la lecture est avant tout expérience collective menant à des réflexions et des rêveries individuelles, et renvoyant, à rebours, aux vies particulières, à la BCD ou au CDI elle devient réellement une expérience singulière, une recherche personnelle du sens de la vie.

Les livres trouvés dans la bibliothèque, à l'aide du documentaliste ou par la seule vertu de l'intuition agissent parfois comme des révélateurs de vocations, d'inclinations, comme des détecteurs de goûts inattendus et originaux. En dévoilant de nouveaux mondes animés d'êtres de fiction, dans le cadre d'une lecture privée et intentionnelle, ils permettent aux élèves, enfants, pré-adolescents, adolescents, d'acquérir une posture de positionnement permanent face à la doublette vie-livre, perçue comme un couple harmonieux et non comme une bipolarité conflictuelle ou déchirante. L'univers de l'expérience vécue et celui des livres se rejoignent dans une appréhension, dans une saisie singulières du monde. À cet égard, il est intéressant et encourageant de noter que les chercheurs et praticiens en didactique valorisent aujourd'hui la lecture singulière, en reconnaissant l'apport très riche de la philosophie - de la phénoménologie issue de Husserl d'une part, avec son fructueux concept d'intentionnalité, des philosophies du sujet (Ricoeur, par exemple) d'autre part1. Car finalement, la lecture se doit bien de montrer les chemins singuliers de la liberté et de faire passer les élèves, comme le dit si bien Paul Ricoeur, "du texte à l'action"2.

De nombreuses initiatives, émanant d'enseignants, de documentalistes, voire d'élèves, et aujourd'hui du ministre de l'Éducation nationale (projet "Envie d'agir") visent à organiser des actions, des voyages sollicitant l'engagement humain des jeunes. En développant le sens de la fraternité, ces projets ouvrent l'esprit à l'altérité, à la culture vécue, aux multiples formes d'échanges, d'hybridation, de métissages vécus, bref à la réalité complexe et multiforme de la vie en marche. De telles initiatives peuvent être sources d'expériences à la fois communes et individuelles, elles peuvent être un moyen de prévenir certaines formes d'angoisse ou de dépression des jeunes, et certaines formes de repli identitaire.

Pourquoi alors ne pas monter des projets qui associent de près découverte de la littérature et découverte d'un pays et de ses habitants ? Quand on sait que la littérature pour la jeunesse a pour caractéristique l'association étroite entre figuration d'une aventure individuelle - grandir, trouver sa place dans la famille ou dans le groupe, découvrir le monde - et aventure collective - histoire nationale, histoire d'un groupe socio-professionnel, exils, intégrations, investigation généalogique -, on peut parier que désir de lire et désir d'agir pourront se développer ensemble et sans heurt, avec l'aide conjointe de documentalistes, d'enseignants et de partenaires extérieurs à la communauté scolaire.

Le souci d'associer étroitement lecture et expérience est très net aujourd'hui chez nombre de professeurs-stagiaires de l'IUFM, qui souhaitent par exemple aider les enfants malades à mieux vivre leur maladie grâce à des livres qui, soit les mettent en scène et provoquent la réflexion partagée tout en apportant des informations documentaires, soit figurent l'amour de la vie (mémoires de C. Dardel : La Maladie de l'enfant dans la littérature de jeunesse, et mémoire en cours de M. Jeanney : Réception comparée de L'Amour de la vie de Jack London, par des enfants malades et par des enfants qui ne le sont pas.)

Pour illustrer le lien posible entre projet d'action et projet de lecture, prenons un exemple : le magazine Valeurs mutualistes3, présente quelques expériences réussies d'engagement citoyen des jeunes, parmi lesquelles l'aide à la rénovation de maisons de quartiers pauvres du Chili. Le Chili, très largement ouvert sur l'océan Pacifique, nous offre une belle littérature pour enfants, adolescents et finalement pour tout public : des aventures maritimes aux accents de conte sont le socle de courts romans d'apprentissage, vifs, attachants, humains ; la matière chilienne, travaillée par Luis Sepulveda ou par Francisco Coloane, tout en nous offrant beaucoup d'informations documentaires, prend vite des accents universels.

Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler et Le Neveu d'Amérique ont été publiés la même année (1996), à Hambourg où s'est fixé L. Sepulveda, auteur chilien né en 1949, emprisonné sous le régime d'Augusto Pinochet, libéré et contraint à l'exil deux ans et demi plus tard. Si le premier livre est destiné aux enfants, le second aux adolescents et aux adultes, l'esprit qui les anime est le même : ces deux textes en écho mettent l'accent sur la vertu libératoire et thérapeutique du départ indissolublement lié à la quête de soi, mais une quête qui ne peut se comprendre et s'opérer que si celui qui part prend en compte à tout moment l'altérité de soi et les autres4 : dans Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, une jeune mouette juste sortie de l'oeuf et laissée orpheline par une mère victime d'une marée noire et échouée à Hambourg apprend à voler grâce à la bienveillance et à l'efficacité à la fois technique et morale de ses amis et protecteurs les chats. Ce récit tendre et humoristique peut se lire avec une certaine gravité, et sous trois angles complémentaires : le voyage figuré est voyage absolu car celui qui l'accomplit incarne successivement plusieurs générations : tout d'abord Kengah la mère, puis l'oeuf anonyme, et enfin la jeune mouette Afortunada, ainsi nommée par les chats, incarnent ensemble l'être toujours nouveau, toujours ouvert à l'altérité de soi, toujours en chemin.

C'est aussi un voyage culturel, matérialisé par le bazar de Harry, "un vieux loup de mer qui au cours de cinquante ans de navigation sur les sept mers s'était employé à réunir toute sorte d'objets dans les centaines de ports qu'il avait connus"5 : ce lieu est celui de la mystérieuse, terrestre et profonde régénérescence, celui où coexistent, où se frottent l'un à l'autre le bonheur et le malheur, la réussite et l'échec, le passé et la possibilité d'un avenir, les cinq continents et leur histoire. Dans Le Siècle des Lumières, de l'écrivain cubain Alejo Carpentier, on retrouve un peu ce monde en réduction, créé là par des adolescents qui "ont recomposé chez eux, à La Havane, île dans une île, un monde composite, double du monde réel, avec les objets venus d'Europe, véritable espace utopique"6.

C'est enfin une métaphore même de l'écriture car en dernier lieu c'est la parole de l'humain, jadis taboue pour les chats, ce sont les mots du poète qui vont permettre à Afortunada de prendre son envol. Ainsi s'illustrent ces propos de Gilles Deleuze7 :

"En écrivant, on donne toujours de l'écriture à ceux qui n'en ont pas mais ceux-ci donnent à l'écriture un devenir sans lequel elle ne serait pas, sans lequel elle serait pure redondance au service des puissances établies."

Chaque enfant peut donc se sentir concerné par cette dialectique subtile entre le singulier et le collectif, entre le livre et l'expérience.

Le Neveu d'Amérique, fiction autobiographique, peut se lire comme le négatif de Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler. Il s'agit d'un retour aux sources, comme le signale la très juste quatrième de couverture de l'édition de poche8 :

"Enfant, Luis Sepulveda a fait une promesse à son grand-père : retourner un jour en Andalousie, à Martos, le village d'où celui-ci partit pour l'Amérique. Mais avant d'y parvenir, notre infatigable voyageur aura parcouru le continent latino-américain en pratiquant toutes sortes de métiers. Il aura rencontré nombre de gens aux destins singuliers. Il aura subi les systèmes totalitaires et vécu quelques histoires aux allures fantastiques."

Dans ce récit, on retrouve une poétique du chemin proche de celle de Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler : "Une vieille chanson chilienne dit : "le chemin a deux bouts et aux deux bouts quelqu'un m'attend". L' ennui, c'est que ces deux bouts ne limitent pas un chemin rectiligne, mais tout en courbes, lacets, ornières et détours, qui ne conduisent nulle part."9

Nulle part n'est ici aucunement péjoratif ; la première partie du livre s'intitule "Voyage à nulle part" et on peut y lire, dans un dialogue entre le grand-père et le petit-fils :

"- Ce livre est une invitation à un grand voyage. Promets-moi que tu le feras.

- Promis. Mais j'irai où, Pépé ?

- Probablement nulle part, mais je t'assure que ça vaut la peine.

- Et la promesse ?

- Un jour, tu iras à Martos.

- C'est où, Martos ?

- Ici, dit-il en se frappant la poitrine."10

Cette dernière image nous ramène à l'idée qu'il n'y a de monde que perçu et ressenti, nous ramène à la phénoménologie.

Le Neveu d'Amérique illustre bien les hésitations, les régressions, les retards qui jalonnent souvent le chemin des adolescents : pour le héros-narrateur, le moment du départ vers l'Europe est toujours différé, et c'est seulement dans les toutes dernières pages du récit, après des errances multiples, que pourra advenir ce départ.

Dans ces deux récits, on note aussi la quête du Nord, c'est-à-dire de l'opposé absolu, de l'altérité radicale pour ces héros venus de l'hémisphère sud. Des questions sous-jacentes jalonnent les textes : quels sont les liens entre individu singulier et culture ? Comment définir ces deux termes ? Qu'est-ce-qui fait une appartenance culturelle ? Quelle part ont à cet égard l'appartenance d'origine et l'appartenance seconde ? Quelle culture nouvelle peuvent créer ensemble une mouette, des chats et un poète dans une ville du Nord, sans effacer les particularismes ? Autant d'interrogations qui sont aujourd'hui celles de tous. On pourra également proposer aux adolescents la lecture d'un autre récit de L. Sépulveda, Le Monde du bout du monde11, qui met en scène un journaliste chilien exilé à Hambourg et chargé de l'enquête sur le naufrage d'un baleinier japonais au sud de la Patagonie ; cette mission sera pour le héros l'occasion d'un retour sur les lieux des jeunes années.

Francisco Coloane, qui a grandi dans l'île de Chiloé, et dont le père, disparu lorsqu'il avait neuf ans, était capitaine baleinier, a lui aussi tenté l'aventure de la mer et de la chasse à la baleine. Ses récits - romans et nouvelles - sont tous ancrés dans une réalité vécue, et peuplés d'aventures vécues au hasard des bateaux et des ports. Ce sont à proprement parler des récits maritimes.

Dans Le Passant du bout du monde12, Coloane relate sa vie de marin aventurier et d'auteur de récits d'aventure. Chez cet auteur à l'écriture forte, parfois visionnaire, admiré par Pablo Neruda et par Luis

Sepulveda, entre autres, les deux expériences de l'écriture et de l'action sont indissociables. Les élèves trouveront dans ses romans et ses nouvelles des descriptions de combats contre les éléments, de lutte contres des dangers inouïs, et d'êtres si fidèles à la réalité du sud chilien qu'ils en deviennent fantastiques, et non exotiques. Dans Le Dernier Mousse, les jeunes collégiens pourront vivre avec le héros Alejandro une réelle prise de risque - fuite, clandestinité - les batailles que livre celui qui a été promu mousse, individuelles pour être pleinement reconnu par les marins du navire, collectives pour triompher des tempêtes et autres dangers liés aux voyages en mer. Ils pourront également découvrir avec les marins de la corvette un endroit paradisiaque, au bout du monde, "le paradis des loutres", terre qui ne sera atteinte qu'après les retrouvailles entre Alejandro et son frère perdu, car c'est parfois, symboliquement, bien loin de notre demeure que nous retrouvons les êtres qui nous étaient les plus proches et que la vie a parfois sournoisement éloignés. La Fraternité au bout du monde. Ce bref roman est lu pratiquement par tous les écoliers du Chili et a séduit un très large lectorat dans toute l'Amérique latine. Avec ses autres ouvrages, Antartida, Cap Horn, Terra del fuego, Le Sillage de la baleine13, Coloane est un auteur pour tous les âges, qui revivifie le récit d'aventure, dans un mouvement ample et dans une grande simplicité d'écriture, qui n'exclut pas, curieusement, une certaine forme de baroque. À nous, adultes, il rend la nécessaire part d'enfance qui nous pousse hors de nos champs parfois trop bien cultivés, aux enfants, il donne des ailes pour découvrir le bout du monde et ceux qui le peuplent. Francisco Coloane est un auteur qui gagne à être mieux connu, notamment du jeune public.Ainsi, enfants et adolescents pourront-ils appréhender d'un seul coup d'intention "le roman le réel"14.

Peut-être pourront-ils alors se dire que lire, ce n'est pas "fuir, là-bas fuir", mais bien "vivre, ici vivre".

(1) Jorro Anne, Le Lecteur interprète, PUF, 1999.

(2) Ricoeur Paul, Du texte à l'action. Essais d'herméneutique II, Le Seuil, 1986.

(3) Valeurs mutualistes n° 223, février 2003, "Appel à l'engagement citoyen".

(4) Ricoeur Paul, Soi-même comme un autre, Le Seuil, 1990.

(5) Sepulveda Luis, Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler, Métailié, Seuil, 1996.

(6) Carpentier Alejo, Le Siècle des Lumières, Gallimard, "Folio", 1995.

(7) Deleuze Gilles, Parnet C., Dialogues, Flammarion, "Champs", 1996.

(8) Sepulveda Luis, Le Neveu d'Amérique, Le Seuil, "Points", 1998.

(9) id.

(10) id.

(11) Sepulveda Luis, Le Monde du bout du monde, Le Seuil Jeunesse, 1999.

(12) Coloane Francisco, Le Passant du bout du monde, éd. Phebus, 2000.

(13) Tous les livres de Francisco Coloane traduits en français sont publiés aux éditions Phébus.

(14) Forest Philippe, Le Roman, le réel, éd. Pleins Feux, 1999.

Argos, n°32, page 32 (09/2003)
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