Littératures

Les éditions du Ricochet

Pour que ricoche la vie

Annick Lorant Jolly,

Anne Dupin.

Entretien avec Marguerite Tiberti.

Cette jeune maison d'édition, dirigée par Marguerite Tiberti, a choisi d'explorer les territoires de la littérature jeunesse et adulte parce qu'elle veut repousser les frontières du plaisir de lire. "Des textes qu'on lit dans un élan et vers lesquels on revient souvent."

La rédaction d'Argos :

Pouvez-vous nous présenter les éditions du Ricochet et les grandes collections de votre catalogue ?

- Marguerite Tiberti :

Notre maison d'édition existe depuis février 95. Nous avons fêté son âge de raison l'année dernière, et c'est plutôt agréable d'être dans cette dynamique de "jeune maison".

Notre catalogue comporte 50 titres, qui se répartissent sur trois secteurs : jeunesse, littérature adulte et poésie. Le secteur jeunesse s'organise en trois collections : "Les Bouées", "Les Canöes" et bientôt "Les Flibustiers du Ricochet".

"Les Bouées" s'adressent aux plus petits, qui apprennent à nager dans la vie. Ce sont de petits livres format 15 x 15, qui tiennent bien dans les petites mains des jeunes lecteurs. Leur esprit est de présenter des textes écrits, chantants, des images aux couleurs vives, dans un style graphique assez différent selon les auteurs.

"Les Canoës du Ricochet" représentent une collection de grands albums format 21 x 28, qui visent un public d'enfants plus grands, à partir de 7-8 ans jusqu'à 9-10 ans. Au-delà de 10 ans, les enfants préfèrent lire des romans plutôt que des albums.

Dans ces livres, on a souvent affaire à des personnages imaginaires hauts en couleur, qui se confrontent à l'histoire que les auteurs leur font vivre, des histoires qui permettent d'aborder des questions de vie quotidienne et de société. Comme, par exemple, l'histoire d'Apolline, qui se demande pourquoi son lit est mouillé le matin, et qui finit par découvrir que c'est son ours qui fait pipi au lit. L'auteur, Anne Gérard, a très bien su dramatiser cette petite aventure de la vie enfantine. Ou bien l'histoire Le Zloughi, où Adèle vient chercher son goûter chez son papa qui est libraire et qui n'a pas eu le temps de s'en occuper. Il lui dit alors de chercher le zloughi, un gâteau qui n'existe pas. Adèle finira par le fabriquer elle-même. Au-delà du rapport ordinaire entre parents et enfants, c'est une question de société, car on y évoque ces parents qui adorent leurs enfants mais qui sont trop occupés par leur boulot. Ce livre les incite à se déculpabiliser et montre qu'on peut rester optimiste quant aux capacités des enfants à se débrouiller tout seuls, surtout lorsqu'ils sont élevés dans l'amour. On retrouve le même esprit dans les autres titres. Les albums que j'édite sont d'abord hauts en couleur par les personnages, mais aussi par le langage, un langage élaboré qui n'est pas sous-tendu par une volonté de simplifier les choses pour les enfants. Si les enfants n'ont néanmoins pas de mal avec ces textes, c'est parce qu'il y a de la poésie, du jeu, du rire et que ces couleurs vont permettre aux enfants de se laisser porter, y compris face à la difficulté de certains mots parfois très exotiques.

À ce propos, je ne peux pas faire l'impasse, dans ce secteur de la littérature pour la jeunesse, sur une collection qui se développe en ce moment dans la voie ouverte par Le Faunographe. Elle va s'intituler "Les Flibustiers du Ricochet" et elle permettra d'aborder les questions de maîtrise de la langue par le jeu. Avec l'album Le Faunographe, on a voulu créer un nouveau concept, celui du "Phonèmecédaire" : à chaque page, on donne à découvrir à l'enfant un des 37 principaux sons de la langue française, en lui montrant les différentes façons d'écrire ce son. Comme il est attiré par les petites histoires drôles qui mettent en scène des animaux à l'allure complètement loufoques, que l'histoire l'intéresse et que l'animal le touche, l'enfant va enregistrer, par l'association phonème-graphème, l'association des sons avec les différentes façons dont on peut les écrire. Autour de cet album, nous coéditons, avec le CRDP de l'académie de Nice, un cahier d'activités diffusé au niveau national. Dans le même esprit, nous allons produire en septembre prochain Le Scriptophone et son cahier, qui va être un album inventaire des homophones, avec de petits textes drôles mettant en scène des personnages qui vont montrer les différentes façons d'écrire ces homophones. Nous avons également en préparation L'Automath, pour jouer avec les nombres et les opérations autour d'une petite histoire de famille, ainsi que Le Centsens (ce nom est provisoire) et son cahier, qui permettra à l'enfant un enrichissement du lexique des verbes courants "pauvres", ceux qu'on devrait éviter d'employer tout le temps comme les auxiliaires être et avoir, trouver ou dire, en les associant à leurs différents synonymes.

Argos :

Qui sont vos auteurs pour cette collection ?

- M. T. :

Nadia Roman pour Le Scriptophone et Olivier Grébille pour L'Automath. Les cahiers d'activités seront toujours supervisés par un conseiller pédagogique.

Argos :

Ces trois collections jeunesse représentent le plus gros secteur de votre activité. Mais j'ai été frappée que certains romans, Une dent contre les fraises ou Simon, qui semblent a priori destinés aux adultes, présentent des récits forts qui pourraient aussi intéresser beaucoup de jeunes lecteurs de fin de collège ou de lycée.

- M. T. :

C'est exactement notre volonté. Nous avons beaucoup réfléchi, avec des bibliothécaires et des libraires, sur les lectures adolescentes. Ces professionnels sont tout à fait capables de sortir des collections réservées aux adolescents, pour aller vers la littérature adulte et orienter les jeunes vers ce qui peut répondre à leurs préoccupations. Je me suis dit que j'allais utiliser cette démarche dans nos collections. Voir ce qui pouvait convenir aussi aux jeunes parmi nos livres pour adultes et ensuite l'indiquer aux bibliothécaires et aux libraires. C'est ainsi qu'on a conseillé des romans comme Une dent contre les fraises et Simon, ou en poésie La Plaine, Au matin j'explose et Jardins de barbarie. La démarche semble naturelle pour les romans, mais elle est plus originale en ce qui concerne la poésie. Parce que nous sommes dans un contexte où les adolescents lisent beaucoup moins de poésie que ceux de notre génération. Après une phase de recherche en poésie, très intéressante, il y a eu une coupure vis-à-vis des lecteurs qui n'ont pas pu franchir le pas, qui n'ont pas suivi cette recherche très sophistiquée, et l'écart s'est creusé.

Argos :

En Irlande, la poésie est encore un genre très populaire, et on aime en écouter dans les cafés, dans les lieux de vie bien au-delà de quelques cercles restreints.

- M. T. :

En France, la poésie s'est diffusée à travers la chanson. Tous les chanteurs ne sont certes pas des poètes, mais la chanson a été un refuge pour certains poètes. Les jeunes sont donc toujours en lien avec la poésie mais ils ne le savent pas, il faut le leur révéler. Notre collection de poésie, "Les Mascarets du Ricochet", dans laquelle des auteurs de romans policiers écrivent, a été conçue en ce sens. Parce que les jeunes lisent beaucoup de polars et sont susceptibles de revenir à la poésie par l'intermédiaire de ces auteurs, dont les préoccupations correspondent aux leurs, comme les difficultés sociales ou la révolte. Nous sommes encore chez des utopistes, qui ont envie que le monde tourne autrement. Le propos porte donc non seulement sur la forme, très contemporaine, mais aussi sur le fond, à travers les thèmes abordés.

Argos :

Quel type de commande passez-vous aux auteurs dans cette collection "Les Mascarets", qui instaure un dialogue original entre un auteur et un illustrateur ?

- M. T. :

Je me suis aperçue, en fréquentant des auteurs de romans policiers dont Jean-Claude Izzo, le premier à m'avoir proposé sa poésie, que beaucoup avaient écrit de la poésie avant d'écrire des romans policiers. La plupart, même parmi les grands comme Jean-Bernard Pouy et Hervé Prudon, ne voulaient pas en parler. En concevant et en labellisant clairement cette collection, en leur disant que je voulais les faire travailler avec des illustrateurs pour faire de beaux livres, je les ai en quelque sorte libérés d'une peur de montrer leur production. Jean-Bernard Pouy a accepté d'illustrer la poésie de Cendres chaudes alors qu'il n'avait encore jamais publié ses dessins. Hervé Prudon, rassuré de voir la qualité du livre de Jean-Claude Izzo, a finalement accepté de me faire lire sa poésie, ce qu'il avait toujours refusé auparavant. En revanche, il a vraiment fallu que j'insiste auprès de Patrick Raynal, qui ne s'était jamais engagé dans ce type d'écriture. On a mené à bien ce projet avec Patrick parce qu'il avait envie de travailler avec son fils Frédéric Raynal, qui avait commencé à faire une série de dessins sur La Plaine. Ce quartier de Marseille l'a inspiré pour écrire. En tout cas, cette collection prend son temps pour se développer car nous avons une exigence de qualité pour faire du bel ouvrage.

Argos :

Quelle est la structure de votre maison d'édition ?

- M. T. :

Je suis responsable des choix éditoriaux mais aussi de la conception, de la mise en page, du choix du papier, du format et des images. Nous n'avons pas encore de graphiste intégré et l'impression est faite à l'extérieur. En réalité, je travaille seule avec deux attachées de presse, nécessaires pour les relations avec l'ensemble du territoire national, et avec Paris en particulier. Je suis obligée d'assumer moi-même de nombreuses tâches qui, dans d'autres maisons d'édition, sont dévolues à plusieurs personnes.

Argos :

Comment arrivez-vous à gérer et à assumer des choix esthétiques qui ont un coût, ainsi que les problèmes de diffusion ?

- M. T. :

Je suis diffusée nationalement par Belin, qui propose nos livres à toutes les librairies. J'ai également un diffuseur en bibliothèque, et un diffuseur pour le Canada, Marie-France. Je travaille aussi avec Max Claude et DLV, de plus petites structures qui s'enfoncent dans les arrière-pays. Mais je suis toujours à la recherche d'autres actions de diffusion, car je pense qu'il est vital de progresser toujours sur ce terrain.

Je fais à la fois des choix de création, et des choix qui vont à la rencontre d'un public assez large. En poésie, nous avons vendu 30 000 exemplaires de Loin de tous rivages, 3 000 dans la belle édition, ce qui est déjà énorme, et 27 000 en édition poche Librio. On peut dores et déjà parler d'un best seller en poésie ! L'Aride des jours s'est, lui, vendu à 25 000 exemplaires.

Argos :

Pensez-vous que le nom d'Izzo y soit pour quelque chose ?

- M. T. :

Oui, bien sûr. Mais Jardins de barbarie, de Pavlof, en Librio pourrait faire tout aussi bien. Par ailleurs, Simon, le roman de Thierry Martin dans la collection des "Galets du Ricochet", a été sélectionné par le festival du Premier Roman de Chambéry, et on en est a 3 000 exemplaires, ce qui est bien pour un premier roman. Cela dit, j'ai fait les efforts qu'il fallait car ces premiers romans sont à 50 Francs (environ 7,50 euros), donc abordables y compris pour des jeunes.

Argos :

Avez-vous d'autres projets de collections ou allez-vous renforcer les collections existantes ?

- M. T. :

Nous allons d'abord bien positionner "Les Flibustiers du Ricochet", et développer le concept du "Phonèmecédaire" avec Le Faunographe, dont on a déjà vendu 10 000 exemplaires. Nous avons maintenant un partenaire, puisque nous coéditons les cahiers avec le CRDP de Nice. Les possibilités de développement sont forcément pour nous dans l'innovation. Cela veut dire risque, a priori, mais c'est quand je prends des risques que ça marche ! Il faut laisser la "grande cavalerie" à ceux qui savent déjà la produire. Notre développement passe par la création, et la solidarité avec les libraires et les bibliothècaires. C'est en ouvrant de nouvelles voies que l'on se fait plaisir et c'est cela qui donne du souffle.

Argos :

Vous semblez avoir créé un tissu de relations étroites avec le réseau des bibliothèques et des libraires. C'est un réseau privilégié ?

- M. T. :

Cela reste difficile, car les difficultés de trésorerie rencontrées par les libraires les rend parfois frileux. Ce n'est pourtant pas en ayant seulement les gros (et bons pour certains) auteurs en pile qu'ils pourront tenir le choc face à un Carrefour ou un Bel-Épine. Il faut qu'ils trouvent un créneau qui les rendent irremplaçables.

Argos :

Les éditions du Ricochet sont soutenues par la DRAC et le Conseil général des Alpes-Maritimes. C'est plutôt encourageant ?

- M. T. :

La DRAC nous soutient depuis le début. Avec le Conseil général, ce fut épisodique (au singulier). De la part du Conseil régional, il y a d'abord eu un temps d'observation, puis un accueil au salon du livre de Paris et maintenant un beau coup de pouce aux "Flibustiers". La région a aussi soutenue la création de notre association de jeunes éditeurs jeunesse comme Rouge Safran, Le Sablier, Wallada et Pluie d'étoiles, association que nous avons baptisée Jedi P.A.C.A. Elle nous est utile pour être plus présents sur certains grands salons, mais aussi pour collaborer en matière de communication, de réseaux de diffusion, de questions juridiques et de formation. Vient également de se créer en PACA l'Agence nationale du Livre, dans laquelle nous nous impliquons pour favoriser le développement du livre grâce aux solidarités interprofessionnelles.

En fait, ces activités prolongent mes engagements dans ce métier d'éditeur, dont une des motivations est d'aimer faire partager ses choix.

Argos, n°32, page 29 (09/2003)
Argos - Les éditions du Ricochet