Littératures

"Réponds-moi quand je t'écris" (3) (1)

Monique Gautheron, Professeur de lettres au collège du Luzard à Noisiel (77)

À côté de romans épistolaires qui alternent clairement lettres et journal intime écrits par la même personne2, on trouve d'autres romans dont il est plus difficile de déterminer le genre.

C'est le cas d'Aurélien Malte de Jean-François Chabas3, un livre qui plaît aux élèves de lycée professionnel et que l'on peut proposer en collège à partir de la quatrième (de préférence à des élèves un peu mûrs).

Aurélien Malte est un roman entièrement constitué de lettres : soixante-quinze lettres (de quatre lignes à onze pages) écrites par Aurélien à Anne entre le 21 janvier 2001 et le 18 janvier 2002. Dès la première lettre, on apprend qu'Aurélien a trente-six ans et qu'il n'a pas l'habitude d'écrire. On devine qu'il est détenu car il évoque une cour de promenade et une cellule. Sur le lien qui l'unit à la destinataire de la lettre, on ne sait rien, sinon qu'elle s'appelle Anne, qu'Aurélien la vouvoie et qu'il aurait aimé qu'elle lui prépare un gâteau d'anniversaire. Dans la deuxième lettre, la relation entre l'émetteur et le destinataire se précise. Anne est visiteuse de prison. Aurélien ne l'a vue que trois fois et ils n'ont quasiment pas parlé, surtout lui. Mais il "trouve le temps long" d'ici la prochaine visite. Dans la première lettre, le "vous" apparaissait timidement au détour d'une phrase ("vous savez", "vous connaissez ça"), comme pour établir le contact ; puis il se cachait à la fin d'une phrase, assorti d'un conditionnel ("un gâteau que vous m'auriez préparé") avant d'oser apparaître au début d'une question maladroite ("Vous savez faire des gâteaux ?"). Le "vous" envahit la deuxième lettre (six occurrences dans les sept premières lignes) et les vraies questions surgissent (sur les motivations d'Anne et sur les siennes). Dans la troisième lettre, écrite quinze jours plus tard, le lecteur découvre qu'en fait Aurélien écrit ses lettres dans un cahier, qu'il a failli jeter parce qu'il ne pourra jamais les faire lire à Anne. Mais la visite d'Anne l'a fait changer d'avis. Cette troisième lettre donne l'impression que tout ce qu'il n'arrive pas à dire ou à demander à Anne ("devant vous je me sens incapable d'aligner deux idées"), il a besoin de l'écrire : "Je dois vous écrire. J'en ai besoin. Et tant pis si ces pages ne sont lues par personne." Cette lettre porte déjà en germe les sujets qui seront développés dans les suivantes : sa relation avec Anne, sa fascination pour la peinture, sa vie en prison, le meurtre qu'il a commis, sa solitude. Les dernières lignes annoncent ces développements : "Je vais vous écrire plus longuement. Mieux. Il faut que j'organise mes pensées, parce que tout se bouscule, ça fait tellement longtemps que je suis seul."

Lettres ou journal intime ?

Puisque Aurélien n'envoie pas ses lettres, n'est-ce pas plutôt un journal intime qu'il écrit ? Pour tenter de répondre à cette question, on peut étudier le contenu de ses lettres, la place qu'Anne y occupe et relever ce qu'il dit sur ce qui le pousse à écrire.

Notons tout de suite qu'Anne n'est pas une correspondante imaginaire (comme Kitty dans Le Journal d'Anne Frank ou Stéphane dans Un coeur au creux de la vague4). Plus de la moitié des lettres sont centrées sur la jeune femme. Aurélien évoque les visites, les lettres, les cadeaux d'Anne. Il rapporte ses paroles, ses silences, ses réactions (sourires, rire, rougissements...). Il évoque son métier d'artiste-peintre, ses vacances, sa famille, sa vie sentimentale. Il parle aussi de son physique : "J'ai à l'esprit jusqu'au grain de votre peau, et vos pupilles qui sont curieuses parce que, même quand il y a un peu de lumière, elles ne s'agrandissent pas beaucoup. Ça vous donne un petit air animal." (p. 22) Anne a une présence très forte, beaucoup plus forte par exemple que Félix, le correspondant de Nicky dans Lettres à Félix5. Cela s'explique en grande partie parce qu'Aurélien est amoureux d'Anne. L'expression "Vous me manquez" apparaît dès la quatrième lettre et revient comme un leitmotiv (pp. 12, 33, 57, 75, 100, 110...). Elle est même répétée cinq fois au début du second cahier d'Aurélien. À partir de là, on peut penser qu'Aurélien écrit pour fixer sur le papier les moments passés avec Anne et les revivre. Il emploie d'ailleurs l'expression "me retrouver avec vous sur le papier" (p. 83).

Plusieurs fois, il évoque ses sentiments pour Anne et les analyse (pp. 17, 18, 37-38...) On est alors très proche du journal intime. Il peut avouer ses sentiments sans peur du ridicule (p. 17), sans crainte de paraître cinglé (p. 18), sans tricher : "Je suis de mauvaise foi, et ça suffit comme ça. Je ne vais pas tricher avec cette feuille de papier, alors que personne ne me lit. D'accord, j'ai peur du dehors, mais surtout je me refuse absolument à envisager la vie sans vous." (p. 69)

Mais l'emploi de vous au lieu de elle ne peut être occulté. C'est une manière pour Aurélien de communiquer avec Anne, même si ce n'est qu'en pensée. "Quand j'écris, je vous ai tellement dans la tête que c'est tout à fait comme si je m'adressais à vous directement." (p. 22) À tel point qu'il a "des scrupules à mettre certaines choses sur le papier" (pp. 22, 23, 32...) ou regrette d'avoir raconté certaines choses sur sa vie en prison : "J'ai relu ce que je vous ai écrit hier, et j'ai eu peur, comme si ces lignes devaient vous dégoûter de moi, vous faire tourner le dos. C'est bête, puisque vous ne me lisez pas." À plusieurs reprises, il oublie qu'Anne ne lit pas ses lettres, notamment quand il reçoit la seconde lettre d'Anne : "Vous faites comme moi. Ah, je raconte encore des conneries, vous ne faites pas comme moi, mes lettres, je ne vous les envoie pas. [...] vous, vous avez le courage - et la logique - d'envoyer ce que vous écrivez." (p. 72) Ou bien, il croit avoir confié à Anne des pensées qu'il a seulement écrites : "Comme ça, ça vous fait sourire, quand je vous dis que vous ressemblez à mon grand-père ? C'est qu'à force de vous écrire, j'ai l'impression que je vous ai dit tout ça en face, alors qu'il n'en est rien." (p. 58)

Lettres ou récit autobiographique ?

Cependant, Aurélien ne parle pas que du présent ou du passé proche dans ses lettres. Il raconte aussi, par bribes, le passé : son enfance heureuse chez son grand-père, à la montagne, son adolescence et son entrée dans l'âge adulte marquées par la violence, le meurtre de son beau-père, ses treize premières années en prison. En mettant bout à bout certains passages de ses lettres, on obtient un récit rétrospectif de son enfance et sa jeunesse. Le narrateur a du recul par rapport aux faits narrés. Aurélien a réfléchi, s'est posé des questions. Il ne se contente pas de revivre le passé dans son récit, il analyse ses réactions et celles de son entourage. Il démonte l'engrenage de la violence. Si l'on veut cerner le genre du texte, il faut donc faire appel aussi au récit autobiographique.

Il nous semble intéressant de voir comment le personnage d'Anne (ce qu'elle est, ce qu'elle dit ou écrit, ce qu'elle fait...) suscite tous ces récits du passé. Par exemple, Aurélien parle de son grand-père parce qu'il rêve souvent de lui depuis qu'il connaît Anne. Il les "associe en pensée" (p. 18). Le métier d'Anne amène Aurélien à parler de sa découverte de Botticelli, de l'utilisation de l'art comme antidote à la violence et au désespoir, comme incitation à regarder autrement le monde. Bien qu'elle ne lui pose aucune question sur le crime qu'il a commis, c'est Anne qui le pousse à se retourner sur son passé et à refaire le chemin qui l'a conduit en prison (pp. 27, 88). Ce retour en arrière est éprouvant, moralement et physiquement (Aurélien qualifie même Anne de "bourreau", p. 27). Parfois, Aurélien arrête d'écrire parce qu'il n'en a plus la force, parce qu'il a besoin de respirer (pp. 25, 82, 92). Il est même tenté d'abandonner complètement (pp. 46-47). Mais à chaque fois, les visites chaleureuses d'Anne (identifiée p. 77 à un "ange" qui l'aide à porter ses peurs et ses souffrances) lui donnent le courage de continuer : "Il aura fallu votre visite d'aujourd'hui pour que je trouve le cran de continuer à vous écrire. C'est que j'ai commencé à raconter, et maintenant je ne peux pas vous écrire autre chose, tant que ce n'est pas sorti." ; "je dois vous écrire" (p. 9) ; "il faut que je vous explique" (p. 26) ; "il faut que je vous raconte" (p. 83) ; "je dois vous expliquer" (p. 88)... : toutes ces expressions soulignent que ce retour en arrière, même s'il s'apparente à un voyage en enfer, est ressenti comme absolument nécessaire par Aurélien. L'écriture prend une fonction cathartique. Mais là encore, on ne peut occulter le "vous". Ce n'est pas seulement pour se comprendre, se délivrer de la violence et se reconstruire qu'Aurélien revient sur son passé. Même s'il n'envoie pas ses lettres, c'est à Anne qu'Aurélien destine le récit de ce qui l'a mené en prison : "C'est que pour que vous compreniez ce qui m'a amené ici, pour une si longue peine, je dois vous expliquer, je dois vous raconter le chemin, autrement vous ne verrez rien d'autre qu'une brute, en ne considérant que l'acte lui-même qui m'a valu ma condamnation." (p. 88) C'est son jugement à elle qu'il craint : "Depuis bientôt un an que vous venez me voir, je me rends compte que nous n'avons toujours pas parlé de ce qui m'a valu ma peine, et que je ne vous l'ai pas encore écrit. Comme si, encore une fois, le simple fait de l'écrire, même si vous ne me lisez pas, devait vous faire fuir." (p. 108) Et c'est sa confiance qu'il recherche. Ce n'est pas un hasard s'il parvient enfin à raconter son crime le jour où il forme le voeu qu'Anne ait confiance en lui (p. 114).

Mais l'écriture ne permet pas seulement à Aurélien de se retrouver avec Anne sur le papier et de se délivrer de la violence. Elle est aussi une "forme de répétition, comme au théâtre" : "C'est beaucoup plus facile d'écrire [...] Un jour - si tout va bien - je vous dirai tout, tout ce que j'écris là." (p. 96) Écrire, c'est mettre de l'ordre dans ses souvenirs et ses pensées pour se préparer à parler, à communiquer directement. L'écriture, qui pouvait apparaître comme un substitut de communication, devient un moyen d'accéder à la parole. On peut d'ailleurs, au fil des lettres, repérer ce dont parlent Aurélien et Anne lors des visites et mesurer l'évolution de leurs entretiens. On peut aussi comparer les moments respectifs où Aurélien évoque pour la première fois un sujet par écrit et de vive voix (par exemple, il associe son grand-père et Anne le 2 mars dans son cahier, mais ce n'est que lors de la visite du 20 juin qu'il confie à la jeune femme qu'elle lui rappelle son grand-père).

Dans sa dernière lettre, à la veille de sa sortie de prison, Aurélien écrit : "J'ai pensé jeter ces cahiers, mais ce qui m'a retenu, c'est l'impression que toutes ces pages n'auront servi à rien si vous ne les lisez pas un jour. Pourtant, je ne me vois pas vous les donner. Bon, je les emporte avec moi, on verra bien." Le roman se clôt sur une incertitude quant au devenir de ces lettres mais sur la certitude qu'Anne est bien leur vraie destinataire. Dans Lettres à Félix, Nicky écrit : "Mes lettres sont une sorte de journal, mais pas seulement. Ça m'aide de t'écrire à toi, et de ne pas écrire pour moi seule."6 Même si la situation n'est pas la même, puisque Nicky envoie ses lettres et reçoit des réponses, ces mots pourraient s'appliquer aux lettres d'Aurélien.

À la fin de l'étude de ce roman, il nous semble possible de demander aux élèves d'imaginer une lettre qu'Aurélien joindrait à ses cahiers s'il décidait de les remettre à Anne. Il lui expliquerait pourquoi il a écrit ses lettres dans des cahiers et ce qui le pousse à présent à les lui donner.

On peut également croiser la lecture de ce livre avec celle de Paroles de détenus, un recueil de textes authentiques écrits en prison ou avec la présentation d'autres romans évoquant la prison et l'enfermement. On proposera en particulier Lettres de l'intérieur, Les Cent Mille Briques et J'ai tant de choses à te dire.

Les Cent Mille Briques de Jean-Louis Viot n'est pas un roman épistolaire mais comporte de nombreuses lettres qui ont un rôle essentiel. Simon a 16 ans et est paraplégique. Il passe ses journées dans un fauteuil roulant, derrière la fenêtre de son appartement qui donne sur les Cent-mille-briques, nom donné à une prison. Un jour, il décide de correspondre avec un jeune détenu des Cent-mille-briques. C'est un moyen de rompre avec son propre enfermement, d'autant qu'au début il cache son handicap à son correspondant. Ce roman, facile à lire, peut être proposé à de faibles lecteurs.

Rompre avec son enfermement

Lettres de l'intérieur de John Marsden est un roman beaucoup plus dur (moralement surtout7) dont le souvenir persiste longtemps après la lecture. Il est entièrement composé des lettres de Tracey et Mandy, deux jeunes australiennes. Cette correspondance débute de manière anodine : un jour de pluie, une adolescente qui s'ennuie répond à une petite annonce parue dans un magazine. Mais elle prend rapidement un tour très fort. Mandy est la première à se dévoiler, en laissant apparaître la terreur que lui inspire la violence de son frère. "Il fallait que j'en parle à quelqu'un [...] Ces lettres sont un peu comme un journal, et j'y écris des choses différentes de ce que je dis aux gens que je vois tous les jours." (p. 45) De simple distraction, l'écriture devient un moyen de se libérer d'un fardeau trop lourd, d'une angoisse trop forte. L'écriture soulage et la distance facilite les confidences8. Dans la même lettre, Mandy fait remarquer à Tracey que celle-ci ne sait d'elle que ce qu'elle a choisi de dire et que tout le monde a des facettes multiples, "toutes vraies à leur façon (toutes fausses aussi, parfois)". Un peu plus tard, Mandy découvre que Tracey n'est pas au lycée de Prescott comme elle le prétendait. En relisant ses lettres, elle découvre des choses bizarres et presse Tracey de questions. Celle-ci finit par avouer qu'elle est détenue à Garrett, un centre de détention haute-sécurité pour mineurs. Leur correspondance continue néanmoins parce que Mandy garde confiance en Tracey : "Même si je sais que tu as dit beaucoup de mensonges dans tous ces mois de correspondance, tu ne peux pas te dissimuler complètement, et je pense, en lisant entre les lignes, que tu es quelqu'un de bien." (p. 85) Il y a donc un double jeu de l'écriture qui permet de se cacher comme de se livrer, même si c'est entre les lignes. Par exemple, Mandy a bien compris que quand Tracey parlait du basket ou de sa grand-mère, elle livrait son "vrai moi" et elle devine que les mensonges de sa correspondante cachent des manques douloureux (p. 90). Peu à peu, Tracey se confie, souvent avec rage. Petit à petit la carapace qu'elle s'était forgée se craquelle et elle ne cherche plus à refouler à tout prix son manque d'amour. À un moment ou un autre, chacune des jeunes filles est tentée d'arrêter d'écrire mais elles s'aperçoivent qu'elles ont besoin de ces lettres : "De toute façon, je continuerai à t'écrire, j'en ai trop besoin. Nos lettres m'ont fait beaucoup de bien. Elles m'aident à tenir le coup. Écris-moi, s'il-te-plaît.", écrit Mandy (p. 72). Et plus tard : "Je te l'ai dit, j'ai envie qu'on continue. C'est allé trop loin pour s'arrêter." (p. 125) Quand Tracey ne reçoit plus de lettres de Mandy, c'est elle à son tour qui la presse de lui répondre : "Manna, la deuxième chose pire au monde serait si tu décidais de ne plus m'écrire. Mais le pire-pire serait qu'il te soit arrivé quelque chose." (p. 180) Quand on referme le livre, on ne sait pas si Tracey s'en sortira, maintenant que Mandy n'est plus là pour lui répondre, mais les derniers mots du livre sont un message d'amour : "Tchao, Manna. Rappelle-toi, continue seulement d'avancer jusqu'à ce que tout s'arrête, d'accord ? J't'aime tant. Tracey".

La couverture de J'ai tant de choses à te dire rappelle beaucoup celle de Lettres de l'intérieur : un visage derrière des barreaux. Ces couvertures9 peuvent très bien servir de point de départ à l'étude des deux ouvrages, qui ont le même auteur. J'ai tant de choses à te dire n'est pas un roman épistolaire mais est le journal de Marina, une adolescente de 15 ans, qui ne parle plus depuis qu'un drame familial l'a défigurée et a bouleversé sa vie. Non seulement elle ne parle plus, mais elle rase les murs et fuit tout contact physique avec les autres élèves de la pension où elle se trouve. Tous les éclats l'effraient, qu'il s'agisse des morceaux cassés d'une statuette, des plongeurs qui fendent l'air et la surface de l'eau, des éclats de rire ou de colère... Au contraire, elle aime tout ce qui évoque la "coalescence" (p. 31). Marina a commencé son journal, à la demande de son professeur d'anglais. D'abord elle ne veut pas se livrer mais très vite elle se retrouve entraînée : "J'en raconte beaucoup trop dans ce cahier. Mais on dirait que je ne peux pas m'en empêcher." (p. 36) Alors qu'elle ne voulait plus jamais penser à son père, responsable de sa situation, elle en parle, presque malgré elle, dès les premières pages de son journal (p. 11).

Accéder à la parole

Petit à petit, on comprend pourquoi elle se méfie tant des mots qui, selon elle, mentent (pp. 23 et 86), créent des malentendus (p. 125) et provoquent des drames. Elle reste longtemps murée dans son silence : "Silence, ma forteresse toujours, parfois ma prison" (p. 33). Cependant, en même temps qu'elle se livre de plus en plus dans son cahier et sent que cela lui fait du bien (p. 91), elle commence à s'ouvrir aux autres. En les observant et les écoutant, elle découvre d'autres souffrances et d'autres solitudes que la sienne. Alors qu'elle était résolue à son arrivée en pension à ne jamais avoir de relations avec qui que ce soit, elle ressent à présent comme un échec de ne pas arriver à communiquer avec certaines de ses camarades (p. 53, p. 73). Elle parvient à remettre une carte et un cadeau à Cathy (qui lui a témoigné son amitié par des paroles, des gestes et des messages écrits). Puis elle répond à sa lettre et en écrit une seconde à son professeur d'anglais pour lui demander de l'aide. Un peu plus tard, elle envisage d'écrire à son père (p. 131) et finit par demander (sur un bout de papier) l'adresse de la prison de son père à la conseillère d'éducation. Celle-ci a compris que la tête derrière des barreaux dessinée sur le mur par Marina représentait autant la jeune fille que son père (p. 150). Peu après, alors qu'elle a de nouveau l'impression de dégringoler la pente et de ne pas trouver de secours dans son journal, Lisa (une autre pensionnaire) lui envoie un petit mot où elle lui demande ce qui ne va pas. S'en suit "un ballet de questions-réponses", une sorte de conversation comme celles que les autres élèves échangent régulièrement pendant les heures d'étude mais auxquelles Marina n'avait jamais participé. "C'était presque comme si je parlais, je ne m'en étais jamais trouvée aussi proche." (p. 157) Et pour la première fois, Marina parle à quelqu'un de son père et comprend qu'elle est loin de le détester. Elle se décide à écrire à son père : il lui faut pas loin de trois heures pour écrire une lettre de cinq lignes, sans formule d'appel et sans formule finale. La réponse de son père, sous forme d'une assez longue lettre, la bouleverse. Elle réalise qu'elle préférerait le voir face à face plutôt que lui répondre. Elle se débrouille (toujours par le biais de petits mots écrits) pour se rendre à l'hôpital le jour où son père vient faire soigner une blessure à la main. Quand il la voit, il l'appelle par son prénom "Marina" et, à ce moment, elle retrouve sa voix pour dire ""Bonjour, papa" (des mots que ni l'un ni l'autre n'étaient arrivés à écrire dans leur lettre). Le livre se termine sur la première phrase de Marina : "J'ai tant de choses à te dire..."

Un des intérêts de ce roman - qui touche beaucoup les élèves - réside dans ce passage du mutisme à la parole grâce à plusieurs sortes d'écrits qui aident Marina à apprivoiser les mots et à se reconstruire, à comprendre que, de même que l'eau retrouve son calme et son unité après avoir été brisée en mille éclats par les nageurs (p. 52), de même elle peut reconstruire sa vie.

Tous ces romans montrent que l'étude du genre est loin d'être un exercice purement formel. S'interroger sur le genre, c'est aussi s'interroger sur le pourquoi de l'écriture personnelle, sur ses fonctions et sur son rôle dans la construction du sujet.

Bibliographie

  • Chabas Jean-François, Aurélien Malte, Hachette, "Le Livre de poche jeunesse".
  • Frank Anne, Le Journal d'Anne Frank, LGF, "Le livre de poche".
  • Cortex Hortense, Un coeur au creux de la vague, Rageot, "Cascade".
  • Welsh Renate, Lettres à Félix, Hachette, "Le livre de poche jeunesse".
  • Paroles de détenus, Librio.
  • Viot Jean-Louis, Les Cent Mille Briques, Casterman, "Romans".
  • Marsden John, Lettres de l'intérieur, L'École des Loisirs, "Medium".
  • Marsden John, J'ai tant de choses à te dire, Flammarion, "Castor poche".

Nous découvrons que J'ai tant de choses à te dire ne figure plus au catalogue de la nouvelle collection "Castor-Poche".

À nos questions sur le motif de cette suppression, il a été répondu que les droits de traduction avaient été achetés pour dix ans, que le délai était écoulé et que l'éditeur avait d'autres impératifs que la qualité des livres !

Nous espérons qu'un autre éditeur retiendra ce livre pour sa qualité... En attendant, vous le trouverez dans les bibliothèques et les CDI.

(1) Les première et deuxième parties (pistes pédagogiques pour familiariser les élèves avec le genre épistolaire) figurent dans Argos 29 et 31.

(2) Voir le début de la partie 2 dans Argos 31.

(3) Les références des livres cités dans cet article sont mentionnées en page 27.

(4) Pascale, l'héroïne de ce roman d'Hortense Cortex, s'est inventé un frère, Stéphane, à qui elle écrit chaque fois qu'elle se sent seule.

(5) Ce roman de Renate Welsh est entièrement constitué des lettres que Nicky envoie à Félix, un camarade de lycée, depuis la clinique pour grands malades où séjourne sa grand-mère. Les lettres de Félix ne figurent pas dans le livre, mais Nicky les évoque.

(6) Lettres à Félix, p. 24.

(7) Je conseille aux enseignants et aux documentalistes de le lire avant de le proposer aux élèves et d'en discuter avec eux après.

(8) On retrouve les mêmes idées dans Lettres à Félix, pp. 13, 24...

(9) La couverture du premier est une illustration de Brigitte Perdreau, celle du second est une photographie de Phil Banko.

Argos, n°32, page 25 (09/2003)
Argos - "Réponds-moi quand je t'écris" (3) (1)