La vie des BCD

Lire avec les doudous

Michel Peltier, CPAIEN dans le Val-de-Marne

Dans la boîte à doudous, à l'entrée de la classe, il y avait bien sûr des peluches et autres morceaux de tissus doux, mais surtout... un livre, placé là, délicatement.

En entrant dans cette classe, pendant quelques instants, j'eus l'impression que la bataille contre l'illettrisme était en train d'être gagnée... Je ressentais un sentiment mélangé de bonheur, d'apaisement, de plaisir, de contentement et je décidai presque d'arrêter mon article sur les doudous à cet endroit. Hélas, le lendemain, dans la même école, dans un autre panier à doudous, horreur ! un jeu vidéo avait été placé là par un autre enfant... délicatement lui-aussi. Je repris mon clavier pour terminer cet article car nous avons encore du travail devant nous pour aider les enfants à entrer dans la bande des lecteurs (d'autres parlent d'habitus).

Doudou dans les albums

Le livre est un médiateur. Qu'apprennent donc les enfants au contact des albums mettant en scène les doudous de nos enfants ?

L'objet de ce travail n'est pas de proposer une lecture ou une vision psychanalytique de cet objet transitionnel. Nous allons parcourir une partie de l'édition, nous amuser à observer comment les auteurs en traduisent les fonctions symboliques magiques et en parlent aux enfants.

Ces récits qui racontent la vie permettent aux enfants de vivre par procuration leurs peurs, leurs angoisses et ainsi de les pacifier, tout en apprenant à aimer lire.

Des genres littéraires

Pour aborder ce thème, nous avons consulté une centaine d'albums découverts facilement chez des libraires ou dans des bibliothèques pour enfants. Pastiches de Pinocchio (voir référence n°1 dans la bibliographie en page 8), de Michka (réf. 16) ou véritables créations, la richesse de ce fonds est énorme. 90 étaient des récits narratifs construits avec texte et illustrations, 3 des albums sans texte, 4 des documentaires dont un, en tissu, se proposait d'être un oreiller. 3 albums étaient équipés de tirettes ou de fenêtres.

Synonyme de douceur

  • Les bouts de tissu :
    Rencontré sous la forme d'un chiffon, d'un édredon, d'un morceau de flanelle, d'un mouchoir, d'une couverture, d'une étoffe de laine, d'un coussin ou d'une serviette, sa couleur est blanche ou rose.
  • Les peluches et assimilées :
    Bien qu'apparaissant majoritairement sous les traits d'ours et de lapins, nous avons rencontré aussi des chiens, des renards, des singes, des cochons, des éléphants, un zèbre, des moutons, un hérisson (ouf, en tissu doux !), un crocodile (ou apparenté...) sans oublier des poupées ou des pantins de chiffon (réf. 30).
  • Des objets :
    Quelques tétines (réf. 2) ou totottes (réf. 3) mâchouillées et normalement sales, le pouce ou un doigt sucé. Christine Naumann-Villemin (réf. 3) raconte les aventures de Nina qui fait cadeau de son encombrante tétine à un loup et calmant ainsi l'animal, et qui, la bouche enfin dégagée, se met à parler et à articuler correctement... Indispensable dans le cadre d'un projet sur le langage...
  • Et pour finir :
    Un sympathique chien range-pyjama en tissu (réf. 4).

Leur nom

Beaucoup n'en portent pas. Sinon les héros les nomment Doudou, leur donne un prénom usuel ou un nom désignant leur fonction : Petit-bout tout doux, Toudou, Suce-Suce.

Les possesseur de doudous

Une égalité parfaite entre les garçons et les filles, mais les gros ours gentils, les hamsters, les marmottes et les lapins sont souvent mis en scène. Nous avons croisé une sympathique grand-mère qui a été finalement comptabilisée avec les filles...

Cela sert à quoi ?

C'est le compagnon de tous les instants. Il assure une présence rassurante, plus importante que celle des jouets (réf. 5). On peut lui parler, lui dire ses secrets, rêver avec lui. Il tient compagnie et apprend aux héros à vivre avec les autres.

Il aide à lutter :

  • Contre les peurs. Peur avant de dormir le soir, à la sieste à l'école. Peur des monstres, des ombres de la chambre, des fantômes, de bestioles diverses, de créatures effrayantes et de la méchanceté du monde (réf. 6). Peur de grandir ( réf. 7).
  • Contre la tristesse. Il aide à passer des caps important de la vie. Quand on est seul ou malade, il donne des forces et console.
  • Contre la peur de la séparation des parents. Il rassure quand ils ne se font plus de câlins, de bisous doux, ne se disent plus de mots gentils, ne se font plus de bises dans le cou, qu'ils se disputent, qu'ils divorcent (réf. 8).
  • Contre le froid et l'ennui.

Doudou : mode d'emploi

"Il faut mettre un coin de doudou dans la bouche et sucer son pouce, chatouiller le dessous du nez, cacher les yeux" ( réf. 7). Sucer, frotter le bout de son nez, jouer en même temps ( réf. 9).

Un doudou participe à toutes les activités de l'enfant (toilette, jeux, repas, sommeil, etc.). Il n'aime pas être lavé.

Et en grandissant, on apprend à se passer de lui.

Les usages sociaux du doudou

Le doudou possède des pouvoirs magiques. Objet personnel, il ne se prête pas, ne se lave pas, sa perte est une catastrophe (réf. 10).

Il est irremplaçable. Perdu ou caché, les propriétaires pleurent et n'importe quel chiffon même très doux ne peut le remplacer (réf. 11).

Sa valeur sociale et affective est importante, en cas de perte, tout le monde se met à le rechercher (réf. 12).

Les grands se moquent et affirment que les doudous, c'est bon pour les bébés ! Ils disent aussi que lorsqu'on est grand, on n'en a plus besoin. Peu à peu on apprend à s'en passer, en commençant par le laisser à la maison comme l'ont fait les grandes soeurs ou les mémés. Les enfants grandissent à l'inverse du doudou (réf. 9).

De nombreux animaux attachent de l'importance au doudou. Même les enfants du hérisson, de la pie, des abeilles, des libellules, des canards et des brochets ! Seuls ceux de la pie sont capables de le voler (réf. 12).

Le regard des adultes

Deux attitudes relevées

  • L'interdit. "C'est un vieux chiffon dégoûtant (tu ne vas pas sortir avec !), un vieux truc sale dans ta bouche ! C'est bon pour les bébés ! Quand vas-tu enfin arrêter de sucer cette tétine ?", demande Maman. "Amais ! répond Nina, c'est ma tétine !" (réf. 3)
  • La compréhension. Les adultes en ont eu un quand ils étaient petits mais n'en possèdent plus maintenant (réf. 13).

Ce qui arrive au doudou

  • La disparition

C'est l'élément perturbateur qui déclenche souvent la quête.

Le thème de l'abandon est traité. Il peut être perdu dans le métro, abandonné seul dans le grenier (réf. 15), oublié un peu partout, enlevé par un oiseau (réf. 15 et 6). Les parents peuvent également s'en être débarrassé.

La solitude et la jalousie face à l'arrivée du petit frère lui fait échanger la tottotte contre son pin-pin (réf. 2)...

SOS infirmerie

Les doudous subissent un ensemble de préjudices.

Écrasés, bavés dessus, traînés avec plus ou moins de délicatesse, enterrés dans le sable, usés, jetés par les parents, récupérés par un brocanteur, qui les donne à une petite fille (réf. 16), frappés par un voisin (réf. 17), tapés à coup d'oreiller, recousus, troués, mordus par un chien, aspirés, jetés à la poubelle, transformés.

Celui de Julie se détériore au fur et à mesure qu'elle grandit, jusqu'à disparaître (18).

Parfois ils sont haïs car leur arrivée massive annonce à l'aîné la naissance d'un petit frère (réf. 2 et 19).

Ne comprenant pas la raison de ses pleurs, ses frères et soeurs avancent dans leur promenade alors que son doudou est entrain de se détricoter (réf. 20).

Bref, les doudous ne sortent pas toujours en bonne forme de leurs aventures. Les histoires qui font frissonner ne doivent pas inquiéter les adultes que nous sommes, nous qui nous sommes tant régalés avec les histoires bien comme il faut du Petit Chaperon rouge ou de son copain le Petit Poucet... Ce ne sont pas les histoires angoissantes qui créent les angoisses. Les peurs sont là, incompréhensibles pour les enfants, les livres en parlent, les mettent en scène et permettent en partie de les surmonter.

L'enfant se libère de ses peurs en projetant sur des héros de papier ses propres angoisses, c'est si bon de n'être pas concerné dans le récit. Affronter ses peurs, c'est grandir !

Ouf ! Il est retrouvé la plupart du temps.

La fonction rassurante

Les livres parlent à l'enfant, lui apprennent la vie et augmentent son expérience.

Il est retrouvé dans la caisse à doudous de l'école, par Mamie aux objets trouvés, dans un jardin.

Parfois la vie n'est pas si simple, il peut être délaissé, puis adulé, puis rejeté. Toute l'ambivalence de la vie (réf. 21). Les livres jeux proposent de le retrouver sous des caches dont la manipulation anime la narration.

Les doudous aiment

Manger, jouer aux cartes, écouter des histoires, regarder la télévision, aller se promener, prendre un bain... pour traîner juste avant d'aller se coucher (réf. 30).

Mais aussi nager dans les lacs, pêcher le goujon, dormir avec le héros, être câliné, écouter les chagrins ou les angoisses, être retrouvé, être aimé (réf. 16). Comme les enfants et comme tout le monde d'ailleurs !

Les doudous n'aiment pas

Aller au lit comme les enfants (réf. 30).

Être oubliés et rangés au grenier ou dans le noir (en général les doudous enfermés ne savent pas où ils se trouvent.).

Être lavés, ils perdent alors leur bonne odeur.

Être seuls, délaissés, abandonnés, non aimés ; alors ils pleurent.

Souffrir.

La médiation rassurante du livre permet aux enfants de vivre par procuration leurs peurs, leurs angoisses de la vie.

Il vieillit : l'infirmerie est pleine... de tendresse.

  • Les grand-mères sont géniales, elles savent les soigner. Et elles ont du boulot : grande couture sur le ventre, sur le nez, les épaules, tête tordue, bras étirés, ventre recousu, museau mangé, regards rayés. D'ailleurs ce ne sont pas des coutures, mais des cicatrices d'amour !
  • Attention aux machines à laver, elles rayent les regards (réf. 18).
  • Un vieil homme retrouve le Patou et sait le réparer. Son enseigne, une croix rouge, située au dessus de sa porte permet de comprendre son métier (réf. 11).
  • Vieux, il est réparé, lavé, recousu (réf. 21).
  • Perdu, retrouvé déchiré, il est recousu, lavé et devient plus doux qu'avant pour dormir (réf. 22).

La couverture s'effiloche et disparaît avec les années (réf. 9).

Une petite fille tricote une culotte en laine rouge bordée de bleu marine afin de cacher un peu les parties de son corps où les poils ont disparus (réf. 24).

L'école ou la crèche dans les récits

Les doudous ne sont plus interdits à l'école, on les accepte, l'enseignant aide l'enfant à grandir.

Il existe un coin spécial pour poser les doudous :

  • Une caisse à doudous (réf. 25) (pas de jeu vidéo ou de livre en vue...).
  • Un grand panier en osier où la maîtresse conseille de les déposer afin de ne pas les perdre. Les enfants peuvent enfin s'amuser, faire des rondes, parler avec les copains. Le dépôt à l'entrée de la classe n'est pas impératif, ainsi Fabien préférera le cacher sous un coussin (réf. 11). On l'emmène aussi à la crèche (réf. 26).

Le doudou apporte bonheur et réconfort s'il est synonyme de tendresse, douceur, câlin, chaleur.

Jamais s'il est dur et froid. Les parents de Pierre, roi et reine d'un royaume lui ont offert un ours en or. Un cadeau à leurs yeux digne de son rang, alors que lui rêvait d'un véritable ours en peluche (réf. 27).

Grandir...et apprendre la vie

L'acteur principal du récit est souvent le doudou, certains enfants n'en possèdent pas, les grands se moquent des possesseurs de doudou (= les grands n'en possèdent pas).

Quand on a un doudou dans la bouche, le parents ne comprennent pas ce qu'on dit, quand grandit, on en a de moins en moins besoin.

Les enfants désordonnés perdent tout, même et surtout les doudous.

En résumé : un doudou "c'est tout doux, c'est tout chaud et ça sent bon" (réf. 28).

Secrets d'ours

Les ours dans la vitrine du magasin, angoissés d'attendre l'arrivée d'acheteurs enfants (réf. 29) ("Tu en as déjà vu ?") se rassurent mutuellement. Une admirable variation de point de vue qui montre bien que les doudous ont une vie intérieure forte.

L'oeuvre de Winnicott a eu à la fois un impact important et discret, les auteurs ont intégré ses travaux dans leurs récits. Une dernière chose, allez faire un tour dans une poubelle proche de chez vous sinon dans la malle au grenier ou dans une vieille armoire : ils sont sûrement là ! Sauvez-les !

Bibliographie

  • (1) Solotareff Grégoire, Nadja, Mitch, L'École des loisirs, 1989.
  • (2)Lindgreen Barbro, Landström Olof, La Tototte, L'École des loisirs, 2002.
  • (3) Naumann-Villemin Christine, Barcilon Marianne, La Tétine de Nina, Kaléidoscope, 2003.
  • (4) Burningham John, Train de nuit, Père Castor, 1995.
  • (5) Claude-Lafontaine Pascale, Biesse Françoise, Copains câlins, Nathan, 1993.
  • (6) Schwartz Irène, Frédéric Stehr, La Grande Peur de Mariette et Soupir, L'École des loisirs, 1990.
  • (7) Escudié René, Solé Vendrell Carme, "Julien et le Suce-Suce", in Histoires pour rêver, Écho vidéo, 1997.
  • (8) Piquemal Michel, Zaü, Cadet Roussel aux deux maisons, Père Castor, 1997.
  • (9) Graham Bob, La Couverture rouge, Père Castor, 1993.
  • (10) Devernois Elsa, Collange Pascale, Katia tête en l'air, Père Castor, 1997.
  • (11) Cadier Florence, Gauriau Monique, Le Doudou de Fabien, Père Castor, 1997.
  • (12) Schubert Dieter, Où est passé mon Patou ?, Grasset, 1987.
  • (13) Steadman Ralph, Les Nounours sont éternels, Seuil Jeunesse, 1994.
  • (14) Grzimek Martin, Herrenberger Marcus, Une vie d'ours tout simplement, Actes Sud, 1996.
  • (15) Sanvic Pascal, Maisonnier Cathe, À la recherche du doudou perdu, Axiome, 2000.
  • (16) Colmont Marie, Franquin Gérard, Michka, Père Castor, 2001.
  • (17) Henkes Kevin, Oscar, Kaléidoscope, 1994.
  • (18) Schneider Christine, Pinel Hervé, Trouvé !, Albin Michel "Zéphir", 1997.
  • (19) Waddell Martin, Dale Penny, Des ours, encore des ours !, Père Castor, 1994.
  • (20) Brown Ruth, Doudou, Gallimard, 1999.
  • (21) Williams Bianco Margery, Félix Monique, Le Lapin de velours, Casterman, 1995.
  • (22) Kiko Hayashi, Ken, le renard d'Aki, L'École des loisirs, 1990.
  • (23) Dubois Claude K., Petit Bout tout doux, L'École des loisirs, 2000.
  • (24) Wabbes Marie, Pluchkine, Gallimard, 1996.
  • (25) Brunelet Madeleine, La Sieste j'aime pas ça !, Actes Sud, 2002.
  • (26) Bozellec Anne, Liberté nounours, Gallimard, 1987.
  • (27) MacKee David, Prince Pierre et le nounours, Kaléidoscope, 1997.
  • (28) Baudroux Jean-Claude, Calins féroces, Bastberg, 1996.
  • (29) Dematons Charlotte, Secrets d'ours, Grasset-Jeunesse, 2003.
  • (30) Masurel Claire, Henry Marie H., Bonne Nuit !, L'École des loisirs, 1993
  • et beaucoup d'autres.
  • Consulter également Argos n° 19, article et bibliographie complète sur les doudous par Peltier Michel et Weber Arlette.

Argos, n°32, page 6 (09/2003)
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