Dossier : ces publics qu'on dit "extra-ordinaires" / 2. L'exclusion n'est pas fatale

Lecture et écriture en prison

Saïd André Remli,

Patrick Speroni,

Acerbis David.

Il ne s'agit pas de s'interroger sur à quoi et à qui servent les prisons. Elles existent. Jugés, des êtres humains y sont placés. Certains d'entre eux ont rencontré la lecture et l'écriture. Leurs existences en ont été transformées. L'exclusion sociale n'est pas une fatalité. Encore faut-il entendre ce que disent ceux qui sont "là-bas".

Privé de liberté, privé de culture ?

La prison est une société à part dans cette société. Il y a des règles, ses lois, ses règlements. Il y a un règlement, généralité, mais chacune a ses propres règles. Peut-être pensez-vous que cette introduction n'est pas nécessaire mais elle l'est justement ! C'est pour donner un tant soit peu une "image" du fonctionnement du monde carcéral.

Je vais commencer par l'enseignement scolaire en ces murs, du moins de mon expérience personnelle à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis et de celle de quelques compagnons de la mistoufle. Je ne généralise pas, ça serait vaniteux de ma part.

Il y a tous les niveaux : de l'alphabétisation au DEUG en passant par les cours d'évaluation. J'ai été choqué par l'attitude de certains professeurs qui ne sont là - à croire - que pour toucher un salaire. Cette "carence" d'enseignement vaut surtout pour les cours d'alphabétisation jusqu'à la cinquième ; à partir de la quatrième, les professeurs sont plus "passionnés". Ils répondent à toute demande d'explication, ce qui n'est pas le cas pour les cours d'avant, du moins pour certains. Personnellement, j'avais commencé par des cours d'évaluation avant de me mettre vraiment aux cours qui m'intéressaient et au niveau que je voulais atteindre, soit : minimum niveau bac, voire plus. Là aussi, j'ai été choqué. J'avais bien expliqué mon projet post-détention au responsable des cours en lui précisant bien que passer le bac ou autre diplôme ne m'intéressait pas car ça ne m'aurait apporté aucune satisfaction personnelle, aucun avantage et de surcroît ça n'entrait pas dans mon projet. Il a fort insisté - ainsi que deux enseignants - pour que je passe absolument le bac. Quand je leur ai demandé si c'était pour eux ou pour moi qu'ils voulaient que je passe ce diplôme, ils se sont vexés. Ils ont prétexté que ça m'apporterait un "plus", qu'ils étaient intéressés par mon "avenir", ils n'avaient pas à m'imposer un choix qui n'était pas le mien ; qu'ils devaient respecter ma demande - même s'ils ne la "comprenaient pas" - ma pensée, ma philosophie, ma politique étant contre tout conditionnement, étant pour l'autogestion de soi, nous avons négocié mais en restant sur ma position. Mes demandes de cours étaient : géométrie dans l'espace, comptabilité, gestion, économie, français. L'un de ces professeurs n'avait pas accepté mon choix (de ne pas passer le bac) et bien que je montrais de l'intérêt pour ses cours, il ne répondait quasiment pas à mes questions. Depuis l'an dernier, je ne suis plus de cours car depuis septembre 2000, j'ai subi de nombreuses opérations, ce qui, à chaque fois, me fait venir ici... et "on" a eu le culot de me reprocher mon manque de sérieux pour suivre les cours ! ! ! Cette incompréhension est inacceptable ! Donc, pour éviter certains problèmes, j'ai décidé d'arrêter les cours et de me débrouiller avec les livres de la bibliothèque. Un dernier point concernant l'enseignement... L'attitude de certains professeurs est scandaleuse car ils profitent de leur pouvoir pour faire du chantage - des fois rabaisser - certains élèves en leur disant que s'ils ne font pas ce qu'ils disent, ils les renvoient définitivement des cours, ce qui leur porterait préjudice pour les remises de peine. J'entends déjà certaines voix disant : "...Ce sont des détenus, des rebuts de la société, qu'ils soient contents d'avoir la chance de pouvoir avoir des cours, etc." Ne soyez pas choqués par ces écrits, ça se dit en ces murs ; encore plus à l'extérieur. Mais les gens qui disent ça ont tendance à trop généraliser. Avant d'être des détenus, on est des êtres humains ! Il faut savoir que la prison est une copie exacte - en concentré - de la société qui se croit libre. Il y a de bons et mauvais gars ; de bons et mauvais profs. Pour finir sur l'enseignement en prison, je dirai que l'avantage serait que ces cours sont peut-être la "dernière chance" pour ceux qui veulent en bénéficier. Les inconvénients : un certain manque de moyens (ex. : en informatique !), pas d'enseignements technologiques (en maison d'arrêt en général) ; un manque de sérieux de la part de certains professeurs ; on ne peut avoir accès à tous les cours - ou passer tous les diplômes - que l'on souhaite (ex. : CAP, BEP, BP, BM, etc.).

La lecture en ces murs est très importante. C'est un moyen "d'oublier" tous les interdits qui nous entourent, d'oublier les restrictions physiques que l'on nous impose. Elle nourrit l'esprit ; celui-ci est comme un jardin... Si on ne l'irrigue pas, il se dessèche ; si on ne le cultive pas, il devient stérile. Au bâtiment où je suis normalement à Fleury-Mérogis, il y a à peu près tout ce que l'on veut en livres. Toutefois, il y a une certaine carence en ce qui concerne la politique. D'après l'administration, ce genre de livres peut être "dangereux". Le but de la culture n'est-il pas de se plonger dans tout sujet ? Dès lors qu'une idée, pensée, conviction - politique ou personnelle - est dite, écrite, émise, on ne peut la rejeter hors de la réalité des pensées. Interdire des livres n'est-ce pas du terrorisme culturel ? Donc la bibliothèque est assez bien fournie mais on n'y a pas accès comme on le voudrait. Deux heures par semaine... mais on peut prendre des livres en cellule (heureusement !). Il y a un atelier-lecture, mais le nombre de places est restreint. Personnellement, je ne m'y suis jamais inscrit car les choix sont "imposés". Mais ça ne regarde que moi. Loin de moi l'idée de critiquer ceux qui y participent ! La lecture permet de ne pas se laisser lobotomiser par la télé. Par contre, ici, à l'hôpital, le choix en lecture est bien pauvre. Il n'y a pratiquement que des romans ; si on veut "s'évader" par la philosophie, l'histoire ou pourquoi pas par certains cours, c'est chose vaine ! De plus, les livres sont assez vieux. Là, je suis d'avis qu'il y a quelque chose à faire. Par exemple, contacter les bibliothèques de Paris et sa région pour un don de livres - à en juger les tampons, certaines le font, mais les livres sont en piteux état et en général très vieux - il serait intéressant également de prendre contact avec l'Éducation nationale pour les livres tels que : français, mathématiques, géographie, etc. Un exemple flagrant de cette carence : un dictionnaire de français. Il paraît qu'il n'y en a que quatre et pour pouvoir en avoir un, c'est la croix et la bannière ! À savoir qu'ici, c'est le bibliothécaire qui se déplace dans les cellules avec un chariot contenant des livres ; en général c'est une fois par semaine. Si on souhaite lire un auteur particulier, il en prend note, mais en général c'est illusoire... Au début de mon hospitalisation, j'ai demandé un dictionnaire, à ce jour, je n'en ai toujours pas eu (hospitalisé depuis le 7 octobre !) ; j'avais également demandé un livre sur les écrits d'Aristote, autant demander à un paraplégique de marcher ! Si la prison doit nous priver de liberté, doit-elle nous priver de culture ?

Pour finir, je parlerai de l'écriture ; sujet qui me tient fort à coeur. Pour moi, c'est le meilleur moyen d'évasion. Que ce soit la correspondance ou des écrits personnels, je dirais qu'elle fait partie à 70 % de mon quotidien. Elle permet d'exprimer ses sentiments, ses pensées, sa colère, sa joie, sa vie tout simplement. Certains ont besoin de se dépenser physiquement pour s'évader, d'autres ont besoin de prendre des cachets, moi c'est l'écriture ; j'irais même jusqu'à dire que c'est une drogue. J'ai toujours un crayon ou stylo dans la main. Même la nuit... Quand je me réveille, si une pensée me passe en tête, je la penche par écrit... Et après je développe. L'écriture prend la forme sur le ton du moment : sentimentale, colérique, politique mais, à tout moment, passionnée ! Du moins à mon sens. C'est l'un des moyens les plus surs de ne pas se laisser choir dans l'oubli et "l'incuriosité salutaire". Chaque phrase, écrite ou lue, sert de témoignage, de pièce à conviction. Ce qui ne peut être dit doit être écrit et ce qui est écrit permet à la mémoire, à l'esprit, de ne pas oublier. L'esprit est un vaste champ de liberté ; parfois, je me sens agressé, comme fauché dans cette vaste prairie qu'est la pensée mais pour relever la tête, le moyen le plus sûr est d'écrire. On peut comparer les écrits à un pull. Pour ce dernier, on le confectionne maille après maille pour finir en un par-dessus qui permet de nous réchauffer. Pour les mots, c'est pareil. Passant ici et là aux aléas des pensées, tricotés les uns aux autres, ils forment des phrases, un texte, un pull... Et ce pull, ce pull de mots permet à la conscience de se réchauffer et à la mémoire de ne pas geler. On peut écrire tout et n'importe quoi, mais même ce "n'importe quoi" est essentiel pour la survie, qu'elle soit personnelle ou humaine.

On peut comparer écrire et cuisiner sauf qu'il ne s'agit pas là de rassasier mais bien au contraire de donner faim ! De nourrir sa curiosité sans en être jamais repu ! D'ouvrir les portes de l'inconscient, de l'imaginaire ! Si ce n'est à l'inconscience et à l'imaginaire ! L'écriture est une force et une arme redoutables ; elle peut détruire une personne tout comme lui porter des "louanges" ; elle peut condamner à mort quelqu'un tout comme lui donner sa liberté ! En ce qui me concerne, les écrits sont ma survie mais il suffirait d'un tout "petit rien" pour que ces écrits disparaissent. Il suffirait qu'un surveillant entre dans la cellule et que, sous prétexte d'une fouille, me fasse sortir et déchire ou brûle mes écrits, par provocation ou par peur. Au cours de l'histoire, n'a-t-on pas brûlé bon nombre de livres, d'écrits car ils faisaient peur ? Peur de contredire la pseudo-vérité, la pseudo-science infuse de ces tueurs de la mémoire de l'humanité ! Il a été prouvé bon nombre de fois que l'on peut rendre compte d'une situation par une situation autre ; les écrits en sont la preuve formelle !

Bien souvent, quand on fait quelque chose, on dit qu'on le fait avec le coeur... On peut associer à ce mot : amour, pensée, intelligence, puissance, volonté, force... Mais lequel associer à une action si ce n'est tous ? Et, dans ce cas, serait-ce un bon choix ? Comment être certain que tout le coeur est engagé quand on fait quelque chose ? À mes yeux le meilleur moyen est l'écriture car il n'a aucune frontière, qu'elle soit physique ou intellectuelle ! L'écriture peut être pensée, réfléchie mais souvent spontanée, d'instinct. Ne jamais refuser d'écrire ses pensées ; que l'instinct soit "bon ou mauvais". Refuser ses bas instincts, n'est-ce pas se frustrer d'une part de soi-même ? Si certaines choses ne sont pas bonnes à dire ou à faire, les écrire ne peut en être que meilleur ! Ça peut éviter de faire des erreurs.

Ma raison s'est toujours insurgée contre tous ces "biens pensants" qui ont interdit et interdisent d'écrire. De par ce fait, ils tuent une partie de l'humanité. Ils donnent une valeur à leur jugement, mais ils ne donnent pas de valeur à cette valeur! On dit que l'ignorance est le meilleur des mépris, à juste titre parfois ! Mais à trop jouer la "carte" de l'ignorance, on ne peut qu'ignorer le mal, l'injustice et non les combattre ! Donc, pour moi, ignorer des écrits, les interdire est une privation de liberté et de culture.

Pour conclure, je disais que tout ce que les yeux ne peuvent retransmettre, les écrits le font. Ils sont la connaissance, la mémoire, le réel et l'imaginaire... Au même titre qu'il ne faut pas vivre pour manger, il ne faut pas vivre pour écrire, mais écrire pour vivre... Et si un jour un peu "d'immortalité" doit m'être dévolue, ce n'est pas par mes écrits qu'elle prendra source.

Acerbis David
Écrou 903867Q/cellule 161
Hôpital Pénitentiaire, allée des Thuyas
94261 Fresnes CEDEX

La prison ne peut être résumée

En ce qui concerne le rôle joué par la lecture et l'écriture dans le cadre d'une vie de prisonnier, et, en l'occurrence de prisonnier pour longue peine, je crois qu'il faut distinguer rapidement ces deux activités.

Si la lecture n'est soumise à aucun contrôle, aucune limite, hors les possibilités d'accès aux ouvrages, et peut s'exercer en toute liberté, sans aucune restriction, il n'en est pas de même pour l'écriture.

En effet, qu'il s'agisse de correspondance ou de travaux personnels tendant à exprimer, représenter ses pensées, ces traces écrites sont soumises à la vision de censure de l'administration pénitentiaire. Certains peuvent oublier cette disposition incontournable. Pour ma part, elle est extrêmement présente à l'esprit et modifie mon attitude vis-à-vis de l'exercice d'écriture.

Dans un premier temps, on peut concevoir que la correspondance soit un moyen de dialoguer avec les gens de l'extérieur, un lien psychologique, affectif, sentimental, très utile pour contrebalancer les effets négatifs de l'enfermement, de l'isolement social familial, sentimental.

Je parle de dialogue, qui signifie entretien, conversation entre deux personnes. Or cette définition du dialogue est viciée par l'intervention, forcément obligée mais pas particulièrement désirée, d'un tiers incarné très concrètement par le vaguemestre qui est en droit, et en devoir, de lire tous les courriers, à l'exclusion de ceux destinés aux autorités et aux avocats.

Ce n'est plus un dialogue mais une sorte de "trialogue", avec un voyeur indésirable. Ayant peu de goût pour faire participer un tiers, aussi institutionnel soit-il, à mes échanges, y compris épistolaires, j'en suis arrivé à espacer la fréquence de mes lettres, à édulcorer ou emberlificoter mes propos à travers des allusions, des digressions... Au point que mes correspondants ne comprennent pas toujours mes propos, d'autant plus qu'au fil des ans les références, les repères communs se brouillent.

Pourtant on pourrait penser que l'incarcération est un moment privilégié pour prendre la plume. Gide dit qu'il lui semblait qu'écrire empêche de vivre. Et empêchés de vivre, nous le sommes à travers une "tutelle" des tous les gestes, les instants, les initiatives, situation que peu de gens de l'extérieur peuvent concevoir. On arrive donc ainsi à l'indicible, l'intraduisible, l'inexprimable et à une impasse dans l'écriture, exercice qui nécessite, selon mon opinion, le sceau de la plus totale liberté et de la plus entière sérénité.

En ce qui concerne la lecture, les conditions, par définition, sont tout autres. Si on considère que cet exercice peut être le moyen d'avoir une conversation, un échange avec des interlocuteurs que nous n'aurions jamais eu l'occasion de rencontrer, il peut s'instaurer alors une forme de dialogue, d'échange intellectuel que les conditions de l'enfermement permettent rarement, hormis parfois avec les enseignants, les formateurs...

Souvent dans les premiers mois de nombreux prisonnier dévorent les ouvrages, un peu au hasard, souvent pour essayer d'oublier le quotidien, le cadre sinistre. Ils deviennent des liseurs insatiables et la bibliothèque incarne un lieu incontournable et attendu, tel un havre pour l'esprit au milieu de procédures et de structures pas vraiment épanouissantes et trop souvent aliénantes.

Après quelque temps, cette boulimie devient plus sélective et laisse place à un champ d'interprétation des oeuvres qui correspond, consciemment ou inconsciemment, aux préoccupations inhérentes et générées par la situation de chacun. Suivant les individus, il y a un souci de s'informer, de s'instruire ou, au contraire, de se distraire, d'oublier...

La prison n'est pas unique et ne peut être résumée. En France, il y a environ cinquante-cinq mille détenus et donc cinquante-cinq mille prisons. De même, il y a autant de façons d'appréhender la lecture et l'écriture. L'empreinte des conditions carcérales influe largement sur ces conceptions.

Plus généralement, on peut s'inquiéter des velléités, prétendument moralisatrices, que la nouvelle majorité politique manifeste à l'égard de la création littéraire et les pressions qu'elle exerce sur les maisons d'édition. Les espaces de liberté d'expression semblent se restreindre dangereusement et, en tant que justiciable ayant "goûté" aux manifestations d'un pouvoir non soumis au contrôle citoyen, j'éprouve une réelle inquiétude pour les années à venir.

Patrick Speroni
Maison centrale Saint-Maur, 36250 Saint-Maur
Membre actif du CARD en milieu fermé
Comité d'aide à la réinsertion des détenus
asso.card@banpublic.org

Je sais bien que ma vérité n'est pas celle des autres

Vous souhaitez que j'exprime mon sentiment sur l'importance que peut avoir la lecture et l'écriture dans ma vie actuelle. Vaste sujet, s'il en est, qui réclamerait de noircir des pages et des pages d'écriture... J'ai pu me rendre compte au cours de discussions avec des codétenus, sur ce thème, que les avis étaient partagés et la lecture et l'écriture ne revêtaient pas la même importance pour tous.

Ce qui me laisse penser que j'ai sans doute raison de demander leur sentiment à d'autres détenus.

Pour ce qui concerne mon témoignage, il est clair qu'il n'engage que moi et que je ne suis sans doute pas représentatif de ceux qui peuplent les prisons françaises.

Essayer de décrire tout ce qu'ont pu m'apporter lecture et écriture dans ma situation actuelle risque de prendre un peu de temps. Ce qui m'oblige aussi à vous décrire ce contexte particulier qu'est l'univers carcéral et ses particularités.

Mon seul "bagage" au jour de mon incarcération était le CEP. Ma détention ne s'est pas déroulée de la même façon que pour la plupart des détenus ordinaires. Ce parcours un peu chaotique m'a amené à connaître les délices des quartiers d'isolement pendant de nombreuses années. Conditions peu propices à déclencher et voir fleurir l'épanouissement de ceux qui en bénéficient.

Dans mon cas, venait se greffer le fait que toute projection en direction d'un avenir possible m'était interdite.

Pendant longtemps, mon seul univers possible a été, et est encore aujourd'hui, constitué par des murs cernant quelques mètres carrés dans lesquels mon corps a quelque mal à s'exprimer, il est vrai ; mais pas mon esprit, grâce et par la lecture et l'écriture.

La solitude génère nombre de sentiments, parfois contradictoires, avec lesquels il est difficile de vivre si on n'apprend pas à les apprivoiser. Ils ont comme point commun de vous détruire peu à peu, lentement, mais sûrement...

Si, au cours de ces années, j'ai fait le choix de lire à tout prix, je n'ai pas toujours eu le choix de mes lectures. Je n'avais pas accès à la bibliothèque et je devais me contenter, parfois, d'ouvrages sur lesquels je n'aurais jamais posé les yeux en d'autres circonstances. Pour exemple, Essai de psychologie appliquée, de Freud, dont la lecture a nécessité l'aide de plusieurs dicos pour pouvoir en assimiler les termes.

Rude lecture, mais qui m'a apporté certains des éléments essentiels à mon évolution personnelle, à cette découverte des autres et de moi-même.

Autre exemple : T. Lobsang Rampa, un moine tibétain, qui a écrit plusieurs ouvrages constitués de récits initiatiques qui se déroulaient à l'époque où la Chine envahissait le Tibet.

Je crois que cette lecture a ouvert certaines portes de mon esprit, m'a rendu plus accessible à d'autres formes de pensée ; m'a permis de découvrir d'autres horizons, d'autres moeurs et de pouvoir ainsi mieux situer les particularités de notre société au regard du reste du monde.

D'autres lectures, traitant des atrocités perpétrées dans les camps de la mort notamment, ou du génocide arménien, m'ont marqué à un point tel que j'ai pu, sans problème, relativiser ma situation personnelle et l'assumer pleinement également.

Certains écrits, qui font partie de la mémoire collective, réussissent à vous situer dans l'histoire de l'humanité ! Savoir d'où l'on vient, comprendre où on est et définir vers quel avenir on tend...

Quelques ouvrages spécifiques, grâce auxquels j'ai pu acquérir des connaissances dans des matières qu'aucun cursus scolaire normal n'aurait pu m'offrir ; la navigation hauturière et l'apprentissage des métiers du son, par exemple.

Le monde de la mer représentant l'antithèse par excellence de l'univers carcéral.

Les métiers du son, par lesquels on peut aiguiser le seul des sens qui nous reste en ces lieux : l'ouïe.

Les lectures plus classiques. Au début de mon incarcération, je crois avoir lu l'intégralité de l'oeuvre de Dumas père ; d'autres auteurs, tels Stendhal, Baudelaire, Céline, Proust, Camus... Sans oublier Kafka et mes prises de tête sur ses écrits.

Vers quoi a pu me mener toute cette littérature ? Peut-être à participer à ma construction, à faire de moi ce que je suis aujourd'hui ; sans le "handicap" d'un parcours scolaire normal.

Je crois qu'un parcours scolaire classique se vit de façon plus ou moins passive. Ce qui n'est pas le cas dans une situation comme la mienne.

L'accès à chacune de ces connaissances a nécessité de ma part un véritable investissement personnel.

Je crois que chacun est victime de son éducation. Elle constitue les normes qui régissent notre vie entière et la seule façon de ne pas en rester prisonnier est d'accepter de partir à la découverte de ce et de ceux qui représentent le reste du monde.

Ainsi, on peut enfin se poser ces questions dont les seules réponses sont d'autres questions...

J'ai eu accès à un certain nombre d'ouvrages philosophiques, à l'époque où je préparais un bac philo. Là encore, toute une série de découvertes, de vérités diverses est venue enrichir mes maigres connaissances. La principale de ces vérités étant qu'il faut pouvoir ne pas rester prisonnier de ce genre de lectures.

En prison, se réfugier dans des doctrines philosophiques est aussi dangereux parfois que d'intégrer à ses réflexions des doctrines religieuses. J'en ai vu quelques-uns mettre en danger leur intégrité psychique et psychologique.

Ces dernières années, mon investissement personnel, sur tout ce qui concerne les problèmes de la délinquance et les difficultés à en sortir, ainsi que sur la réinsertion en général, m'a obligé à mener une croisade en cette terre où l'absurde et l'arbitraire constituent l'essence même de la politique carcérale et judiciaire qui sévit depuis plusieurs décennies dans les prisons de France.

Mes seules armes ont été ces connaissances puisées dans le Code pénal, le Code civil, les textes et traités internationaux relatifs aux droits de l'homme que la France a ratifiés.

J'ai pu ainsi engager de nombreuses démarches et procédures, au niveau des instances internes françaises (TGI, TA, cour de cassation, Conseil d'État...) ; ainsi qu'auprès des instances internationales comme la Cour européenne des droits de l'homme sise à Strasbourg, l'OMS, le BIT, le Centre des droits de l'homme à Genève, avec ses comités et ses différents groupes de travail.

Ma situation personnelle s'en est trouvée changée, puisque les 2 et 3 décembre a eu lieu la révision de mon procès, suite au cas de jurisprudence créé par la saisine de la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg et l'arrêt rendu déclarant que je n'avais pas eu accès à un procès équitable. Il faut préciser aussi que c'est ce de cas de jurisprudence qu'a bénéficié Papon, mais bon...

Ces quelques connaissances ont pu bénéficier à d'autres détenus, qui ont vu leur situation personnelle évoluer de façon conséquente, parfois. Plusieurs ont été remis en liberté dans les 48 heures. Car il s'était avéré qu'ils étaient en détention arbitraire. Il n'a pas toujours été facile, pour moi, "d'avancer à tout prix", de puiser ces connaissances diverses dans des ouvrages parfois ardus à suivre. Mais cette politique a eu pour avantage de fortifier mon esprit, de relativiser ma situation personnelle et d'assumer pleinement mon statut de citoyen.

Je me suis même posé la question de savoir si, en ne mettant pas ces quelques connaissances au service de la communauté, notamment au travers de la mise en place des procédures et démarches diverses citées plus haut, je ne serais pas passible d'une accusation de non-assistance à personne en danger.

Le rôle joué par la lecture et l'écriture dans le cadre scolaire ordinaire me semble être vécu de façon "passive" ; à la différence de celui qui s'exprime dans une situation comme la mienne, que je vis de façon active.

Malgré ma situation, je me sens libre de mes choix et de ma destinée. Ceux qui n'ont pas eu la "chance" de connaître un parcours hors normes le sont moins que moi. Me semble-t-il !

Concernant l'écriture, mes activités au sein du comité d'aide à la réinsertion des détenus (CARD), m'ont valu d'entrer en contact avec nombre de ceux qui possèdent un pouvoir décisionnaire pour tout ce qui concerne la réinsertion et le respect des droits de l'homme. Les parlementaires, entre autres, ont eu à supporter ma prose sur des sujets où ne pouvait que s'exprimer ma colère face à cette politique de l'absurde et de l'arbitraire à tout prix qui caractérise cette réalité carcérale.

Quelques-uns de ces contacts se sont révélés intéressants, enrichissants, parfois...

J'ai pu ainsi découvrir l'homme sous la fonction, mais aussi, et ce trop souvent, l'exercice de la rhétorique au service de la dissimulation de la vérité ; ainsi que cette paresse de l'âme dont sont atteints beaucoup de nos concitoyens et qui autorise l'innommable à sévir perpétuellement dans cette zone de non-droit qu'est l'univers carcéral.

Toute une série de découvertes qui ont aidé à ma construction et ce malgré ou "grâce" à ma situation.

Je m'étonne chaque jour qu'on puisse me demander conseil sur l'art et la manière de monter une société commerciale ; alors que je suis incarcéré depuis dix-huit ans et que je n'ai pas accès à l'information dont peuvent bénéficier les différents acteurs estudiantins.

(... quelques formules épistolaires...)

Je sais bien que ma vérité n'est pas celle des autres et j'imagine que mes propos peuvent parfois heurter la susceptibilité de quelques-uns. Mais je suis prêt à en discuter avec eux, ne serait-ce que pour m'enrichir de leurs certitudes.

Saïd André Remli
Maison d'arrêt,71241 Varenne-le-Grand

Enseignement et emprisonnement

    Pour que le temps d'incarcération ne soit pas une rupture totale, l'Éducation nationale propose aux détenus de réaliser un projet personnel dans un cursus scolaire. Des diplômes, de l'alphabétisation jusqu'à l'université, peuvent être obtenus. Des enseignants spécialisés sont mis à disposition pour atteindre ces objectifs de formation. En particulier, il existe, comme dans chaque région pénitentiaire, une unité pédagogique de la région pénitentiaire de Paris dont le site est consultable :
    upr.scola.ac-paris.fr

    Le journal des enseignants de cette unité, Identités, peut être commandé à la BP 103 94267 Fresnes CEDEX (01 46 15 91 62, fax : 01 69 72 32 21).

    On consultera avec profit les actes du colloque Enseignement en prison (3 et 4 décembre 2001), publiés par le CNEFEI (et l'administration pénitentiaire) 58-60, avenue des Landes, 92150 Suresnes.

Argos, n°31, page 59 (02/2003)
Argos - Lecture et écriture en prison