Dossier : ces publics qu'on dit "extra-ordinaires" / 2. L'exclusion n'est pas fatale

Les autistes peuvent apprendre

Devant le mystère des symptômes nommés "autisme", longtemps le silence a régné. Las d'attendre le miracle de la théorie qui sauve, des parents et des professionnels ont pris le risque de considérer les autistes comme des personnes.

Au début des années quatre-vingt, le contexte de l'accueil des personnes autistes était, en France, particulier. Elles recevaient le même traitement que les retardés mentaux et relevaient donc des IME (Instituts médico-éducatifs) et autres hôpitaux de jour.

En revanche, en Belgique, depuis les années soixante, l'éducation spécialisée a été organisée de façon à accueillir les enfants selon le type de leur handicap. De cette façon, les effectifs des classes sont modulés pour permettre la constitution de sous-groupes et l'individualisation des enseignements. Ce qui fait que lorsque la méthode TEACCH1 a été introduite en Belgique ; cela n'a pas provoqué de grands remaniements, elle s'est intégrée très rapidement à ce qui existait déjà, le faisant évoluer rapidement. En Belgique, le problème se trouvait être posé de façon différente puisque l'enseignement est considéré comme obligatoire. Le pathologique, la maladie mentale, ne sont pas tenus pour des obstacles insurmontables. Il faut trouver les moyens pour que tous les enfants soient reçus à l'école. Par exemple, il est impossible de trouver un enfant trisomique ailleurs qu'à l'école, dans une classe.

En France, devant les lacunes du système éducatif, faute de structures, des associations ont pris des initiatives et gèrent les prises en charge éducatives. Combler les vides institutionnels ne va pas sans courir le risque de partir dans certaines dérives.

L'enseignant introuvable

En 1986, lorsque le premier projet a été lancé, l'association2 a voulu ouvrir une classe pour les adolescents autistes. Elle a cherché et trouvé un collège qui acceptait de recevoir ces enfants dans le cadre d'une SES (section d'éducation spécialisée). Elle a négocié avec les parents des autres enfants - plutôt réticents au départ - puis elle a dû... renoncer ! En effet, l'Éducation nationale demandait qu'un enseignant assure la classe pour ces enfants et aucun volontaire ne s'est présenté. En revanche, dans les classes en Caroline du Nord, la notion d'intégration est abordée sous un tout autre angle. Ce n'est pas l'enfant autiste qui est reçu dans une classe d'enfants "normaux", ce sont les enfants des classes ordinaires qui se rendent chez les enfants autistes, pour travailler avec eux et être leurs tuteurs.

Plus tard, en 1989, l'association a pu ouvrir un accueil éducatif3 dans le cadre institutionnel de la Santé publique. Dans ces années, la première classe intégrée pour enfants a vu le jour. Aujourd'hui, il existe trente à quarante classes qui ont pour mission d'intégrer des enfants autistes.

D'autres stratégies

Pour enseigner aux enfants autistes, il faut changer de paradigme, il faut partir de ce dont ont besoin les enfants. Les chercheurs américains de l'université de Caroline-du-Nord ont voulu chercher des moyens pour arracher les enfants autistes à la maladie mentale et à la psychiatrie. Ils ont voulu briser le mur qui était élevé entre l'action médicale, nécessaire, et l'action éducative, tout aussi indispensable pour une personne humaine. Ils ont donc mis au point la méthode TEACCH.

Comme le système américain est structuré autour de l'idée que l'enseignement doit répondre au besoin des enfants d'acquérir les moyens d'être autonomes, les chercheurs ne sont pas partis des théories sur l'autisme, mais ont procédé par essais, par expérimentation, par petits pas. Le principal est que l'enfant autiste apprenne à faire quelque chose qui lui donnera de l'indépendance. Leurs travaux sur plus de trente ans ont permis de mieux connaître et comprendre le fonctionnement cognitif de la personne autiste et de développer des stratégies éducatives adaptées à ce handicap.

L'action que nous menons, en utilisant les résultats acquis par ces chercheurs, repose sur une idée fondamentale : les enfants autistes ne sont jamais demandeurs. Il n'est donc pas possible d'attendre qu'ils viennent vers nous. Or, nous pensons que, comme tout être humain, comme tout enfant, ils peuvent apprendre. Si nous parvenons à entrer en relation avec eux, nous devons créer des passerelles et leur proposer quelque chose à apprendre. Ensuite, mais ensuite seulement, vient le moment de l'individualisation, parce que chaque enfant autiste est un cas particulier. Comme il est impossible de s'adresser à un groupe d'enfants autistes et d'utiliser le langage verbal, il faut recourir à d'autres stratégies d'enseignement, accepter de faire des détours par d'autres moyens de communication.

Sans interaction

Certains enfants autistes arrivent à parler. Sont-ils encore des autistes ? Oui, parce que le diagnostic de l'autisme ne repose pas sur le seul critère du langage, mais met en jeu d'autres facteurs cognitifs. On s'aperçoit alors que leur façon de mettre en oeuvre le langage diffère de celle ordinairement en usage. Ils répètent souvent ce qu'ils viennent d'entendre, ils usent d'expressions stéréotypées, ils ne segmentent pas leurs énoncés par groupes de sens. À chaque fois qu'il en vient à demander quelque chose à un adulte, un de nos enfants autistes termine, quelle que soit la personne, par la formule : "S'il te plaît maman". Ces enfants communiquent très difficilement parce qu'ils ne prennent pas l'initiative d'entrer en relation avec autrui par le moyen du langage. S'ils s'adressent à un interlocuteur, c'est le plus souvent par le biais d'autres systèmes de significations (visuels, par exemple). Ils communiquent uniquement sur ce qui les intéresse immédiatement, sans se préoccuper des réactions de leur interlocuteur. Ils ne savent pas interagir, moduler leurs communications.

Tout dans le concret

Un enfant autiste ne prend pas en considération les matières scolaires, elles sont en dehors du cadre de ses intérêts personnels. Lorsqu'ils sont soumis aux formes traditionnelles, scolaires, d'enseignement de l'écriture, les enfants autistes apprennent une technique graphomotrice, mais ne lui associent aucun sens. Ils parviennent à maîtriser une technique qui ne leur sert pas à communiquer, mais à répéter ce qui leur a été présenter et à se livrer à un jeu de variations graphiques.

Dans ce cas, l'enseignement ne peut être progressif, pour que les mots prennent sens. Brûler les étapes ne sert à rien. Au contraire, il faut commencer par associer une activité avec une image. Lorsque l'enfant retrouve cette image dans un certain environnement, il parvient à s'engager dans l'activité qui a été associée, progressivement, à cette image. Ensuite, il peut devenir possible de recourir au langage, oral, puis écrit, pour donner des consignes. La grande question est celle du maintien de l'attention de l'enfant autiste sur l'activité dans laquelle il vient de s'engager.

Dans une classe "ordinaire", l'entretien de cette attention est un objectif absolument inaccessible, tout comme est pratiquement impossible l'individualisation de l'enseignement. Tout cela demande temps et patience, une action sur le long terme : pour qu'un enfant autiste apprenne la propreté, apprenne à se nourrir, il faut parfois travailler avec lui pendant des années.

De même, certaines formes d'enseignement, celles qui ne passent pas par l'abstraction du langage, mais par l'expérience directe, sont souvent impraticables à l'École. Par exemple, si un enfant autiste a envie de manger un croissant, il est nécessaire, pour qu'il apprenne comment satisfaire son envie, de sortir de la classe, d'aller dans la rue, de se rendre dans une boulangerie et d'acheter le croissant. Un enfant autiste apprend - y compris quand il s'agit du langage - dans l'action, alors que l'École est, par excellence, le lieu où l'on apprend à travailler dans l'abstraction, où le langage est substitué à l'acte effectif.

Pourtant, tout doit être fait pour accueillir ces enfants. Si l'École n'y parvient pas, mieux vaut qu'existent des associations qui prennent les risques éducatifs. Pour que l'intégration ne soit pas seulement un mot d'ordre vide de réalité, il faut y préparer l'École, en particulier en formant autrement les enseignants.

(1) Treatment and Education of Autistic and Related Communication Handicapped Children (enseignement créé et développé par l'université de Caroline-du-Nord, États-Unis d'Amérique). On trouve tous les renseignements concernant cette méthode sur le site : http://www.teacch.com/>

(2) Pro Aid Autisme.

(3) Aujourd'hui les centres ARIA.

Argos, n°31, page 57 (02/2003)
Entretien avec Brigitte Nelles, psychologue, Pro Aid Autisme.
Argos - Les autistes peuvent apprendre