Dossier : ces publics qu'on dit "extra-ordinaires" / 1. Des dispositifs pour réussir

Voir autrement , une initiative exemplaire du musée Rodin

Chantal Lavigne

Depuis 1990, outre les missions de conservation de ses collections et de diffusion des connaissances culturelles, le musée Rodin est le premier musée à avoir choisi d'accueillir les différences.

Le conservateur, Jacques Vilain, a donné son plein accord à une proposition audacieuse d'Alexandre François : aussi les handicapés visuels ont-ils désormais la possibilité de toucher quelques bronzes à mains nues et de s'initier, dans des ateliers, à la pratique de la sculpture.

Animateur pédagogique chargé des publics spécifiques au musée Rodin, Alexandre François est à l'origine d'une démarche exemplaire. Diplômé en arts plastiques, il sensibilise à l'art de la sculpture, divers publics spécifiques : personnes handicapées visuelles, adultes ou lycéens de l'Institut national des jeunes aveugles (INJA), enfants ou adolescents placés en hôpital de jour et présentant des troubles du comportement (dysharmonie ou psychose) mais aussi jeunes migrants âgés de 10 à 13 ans, considérés comme non intégrés à la société. Envoyés par les instituts médico-psychologiques ou par des centres de Guidance infantile, tous suivent un cycle de séances avec visites tactiles, cycle qui s'inscrit dans un projet.

Déclarant à propos du public handicapé visuel que c'est "un handicap de ne pas connaître le leur", Alexandre François a initialement conçu pour ce type de public et mis en oeuvre une démarche pédagogique qui vise à donner accès à la culture, à découvrir l'oeuvre de Rodin, à développer la mémoire tactile et à la prendre en considération ou à réactualiser la mémoire visuelle pour les personnes ayant déjà vu. C'est cette même démarche qu'il utilise avec les migrants. Les enfants inscrits en psychothérapie suivent depuis 1994 des visites thérapeutiques dans le cadre d'un partenariat avec des psychiatres et des psychothérapeutes.

Les visites tactiles

Dès la mise en place des visites tactiles, l'hôtel Biron (le musée Rodin) a ouvert ses portes le lundi (jour de fermeture du musée) aux scolaires et aux groupes d'adultes handicapés.

Toucher une sculpture est une démarche qui s'apprend au cours d'une initiation tactile et pédagogique. Le procédé d'une visite d'introduction répond à une logique dans le parcours qu'il est nécessaire de suivre pour permettre la découverte, la compréhension et ensuite l'appropriation de l'oeuvre. La découverte des sculptures se déroule selon trois étapes successives : la description, l'interprétation et l'approche du contexte historique.

La description consiste en l'exploration par le toucher, la reconnaissance des formes, des volumes et le décryptage progressif à partir de fragments d'oeuvres. En fonction de l'émotion ressentie par le contact avec la sculpture, le visiteur interprète et donne un sens à sa lecture tactile. Ces deux étapes sont complétées par une étude du contexte historique qui permet de situer l'oeuvre étudiée par rapport à l'ensemble de la création artistique de Rodin. C'est par le langage, qui entretient un rapport particulier avec les sens, qu'Alexandre François tente de partager la culture de l'autre.

Les procédés tactiles

Chaque personne du groupe, qui n'excède jamais six participants, fait librement connaissance avec le matériau des sculptures. Effleurant, caressant ou tâtant, elle prend connaissance avec la température du bronze, avec sa résonance, sa rugosité ou son satiné. La découverte commence avec le buste, se poursuit avec le corps et se termine avec les groupes. Dans un premier temps, le buste est repéré à l'aide des mots d'usage (tête, visage...) et de ses composantes anatomiques (forme géométrique, masque, modelé) et morphologiques (dilaté, rétracté...). Les stagiaires situent l'oeuvre dans l'espace et estiment son volume ; ils en cernent les axes principaux : la ligne des yeux, celles du nez et de la bouche, précisent les détails (chevelure, vêtements ou attributs). Ils tentent de saisir l'expression du visage en fonction des creux et des bosses. Selon l'échange instauré avec les différents participants, il est parfois enrichissant de faire mimer l'expression et d'effectuer une analyse par le toucher sur leur propre visage ou sur celui d'une personne volontaire.

Cette première approche est indispensable dans la mesure où il est important de conserver la mémoire tactile du volume et des proportions du buste pour aborder ensuite le corps dans sa totalité. Les axes à repérer sur une statue sont les suivants : le volume de la tête, la ligne des épaules, la ligne dorsale, le tronc et les jambes. À l'instar de la danse, ces lignes sont en quelque sorte une décomposition partielle du mouvement ; elles fournissent des indications sur une attitude, une posture, un sentiment et le prolongement jusqu'aux extrémités (épaules-mains, hanches-pieds) affine davantage la perception. En fonction des oeuvres observées, le groupe se livre à des jeux de mime afin de ressentir et de comprendre les notions d'appui et d'équilibre en sculpture. Le corps n'est pas seulement appréhendé dans sa globalité ; l'analyse des torsions, des muscles et des saillies s'éprouve dans les traces du modelé ou dans les ruptures.

La dernière étude du groupe sculpté recourt au même procédé tactile que celui qui est utilisé pour le corps entier, en le décryptant personnage par personnage, en essayant de trouver le point de repère essentiel.

Les ateliers

Des ateliers de modelage prolongent les visites tactiles et offrent un large éventail de thèmes : l'initiation à la sculpture (réservée aux débutants), l'expression du visage, l'étude d'après modèle, le mouvement : corps et drapé, la technique du plâtre, comment réaliser un monument, etc.

L'un des ateliers le plus prisé reste l'étude du visage d'après modèle qui permet aux handicapés visuels d'apprécier la grande disponibilité du modèle à se laisser toucher, ce qui leur donne l'occasion alors qu'ils créent leur oeuvre, de réfléchir aux proportions et aux volumes, de renouer avec le monde sensible et de traduire l'expression qu'ils voient en l'autre.

Une dernière séance s'organise autour des oeuvres réalisées, séance au cours de laquelle les participants échangent leurs points de vue sur les bustes étudiés et façonnés, sur les difficultés rencontrées et sur les sensations éprouvées.

Avec le public des jeunes migrants, Alexandre François aborde la culture et l'art européen : le travail sur le corps et le nu devient par exemple l'occasion d'un échange culturel. Il ne cherche nullement à nier ce qui est déjà là dans ce domaine, au contraire, il le prend en compte et, au fil des séances, établit un dialogue avec les adolescents en les faisant parler de leur propre culture.

Cohérence

La formation du personnel du musée

L'originalité de cette pratique innovante ne se borne pas à la sensibilisation des publics spécifiques. Le personnel du musée Rodin est lui aussi sensibilisé à la communication avec les personnes handicapées et suit une formation appropriée. Un soin particulier a été apporté à l'accueil, la première étape du contact avec le visiteur étant toujours délicate. De fait, il n'est pas évident de déceler un handicap visuel (champ visuel restreint, vision périphérique faible, etc.).

L'accessibilité au musée s'est élargie aux visiteurs individuels ; les agents de la surveillance qui ont suivi une formation accueillent ainsi les handicapés visuels et les guident au cours de leur visite tactile.

Un partenariat

Non loin de l'hôtel de Biron, l'hôtel de Bourbon Condé abrite l'institut de la rue Monsieur (IRM) où des élèves de 1re et 2e année de BTS préparent un diplôme dans le domaine Tourisme et Loisirs, Animation et Gestion touristiques locales. Pour les futurs guides interprètes régionaux, l'option "Patrimoine" les conduit à se préoccuper de "l'accueil des publics spécifiques" depuis que se développe une politique en faveur de l'accessibilité du tourisme aux personnes handicapées.

Estimant combien une formation animée par Alexandre François serait bénéfique aux élèves, Florence Brière-Cuzin, professeur responsable des projets professionnels à l'IRM, est à l'origine du partenariat entre le musée Rodin et l'Institut. Des visites conférences au musée Rodin et des séances de sensibilisation au handicap visuel ont été proposées aux étudiants dans le but d'inscrire la préoccupation des publics spécifiques dans leur projet professionnel.

Les clauses d'un partenariat ont été élaborées et les actions que les étudiants doivent mettre en oeuvre se définissent selon quatre orientations : élaborer un événement, effectuer le montage d'un circuit patrimonial, participer à la gestion de l'information touristique et à un projet de développement touristique.

En septembre 2002, dans la grande salle de l'institut de la rue Monsieur, l'exposition "Terre touchée" a présenté des travaux réalisés à l'atelier tactile par des personnes handicapées visuelles, encadrées par Alexandre François et assistées par les étudiants de l'IRM. La qualité des oeuvres - bustes, corps et groupes sculptés - leur présentation raffinée et la recherche de parcours judicieux prouvent à quel point le cycle de sensibilisation et le travail d'équipe se conjuguent efficacement pour surprendre et ravir le visiteur. Une complicité simple et authentique émanait des relations entre étudiants et artistes, montrant que savoirs et savoir-faire avaient été parfaitement appropriés par les uns comme par les autres. Claude Gilbert, (de l'Observatoire chargé de mission Handicaps à la direction des Musées de France), a déclaré que cette exposition avait initialisé quelque chose d'important.

Alexandre François a également effectué un transfert de compétences auprès de Laurence Régnier, stagiaire qui travaille aujourd'hui au musée du château de Condé, à Chantilly, en direction des publics handicapés et qui les initie à l'art du mobilier par des séances tactiles.

Marie de Ramefort accueille les sourds et muets au musée des Années 30 à Boulogne-Billancourt et communique avec eux grâce à la langue des signes française. Elle guide aussi le public des handicapés visuels dans le musée avec des visites tactiles, à l'instar d'Alexandre François.

Alors qu'aujourd'hui les politiques se préoccupent - sans doute encore insuffisamment - des publics dits "spécifiques", on ne peut que saluer l'initiative du musée Rodin, le seul musée à offrir le privilège de toucher des oeuvres originales, et souhaiter qu'elle serve d'exemple.

Argos, n°31, page 54 (02/2003)
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