Littératures

"Réponds-moi quand je t'écris" (2)

Monique Gautheron, Professeur de lettres au collège du Luzard à Noisiel (77)

La première partie de cet article (Argos 29) proposait des activités de lecture et d'écriture pour familiariser les élèves avec la lettre et le genre épistolaire.

Elle était accompagnée d'une bibliographie commentée1. Dans cette seconde partie (qui se poursuivra dans le n° 32), nous allons revenir sur quelques titres qui nous paraissent soulever des questions intéressantes, en particulier la problématique du genre.

Des correspondancesà une seule voix

Plusieurs romans présentés dans la bibliographie sont des correspondances à une seule voix : ils comportent les lettres d'un seul épistolier. Toutefois, les allusions aux réponses attendues ou déjà reçues sont le signe d'un véritable échange. C'est le cas, par exemple, dans Signé Lou2, un roman de Beverly Cleary, que l'on peut faire lire et étudier à des élèves de sixième3. Ce livre a pour héros Lou Botts, un garçon de leur âge, qui vit seul avec sa mère depuis le divorce de ses parents et qui correspond depuis quelques années avec M. Henshaw, un écrivain dont il adore les livres. Le livre n'offre que les écrits de Lou mais les élèves peuvent repérer dans ses lettres des éléments qui donnent des indications sur son correspondant ou qui permettent d'imaginer le contenu et le ton de ses réponses (on peut leur demander de rédiger une de ces lettres).

À partir de la page 59, certaines des lettres de Lou commencent par "Cher M. Henshaw-Pour-de-Faux". Il s'agit en fait d'un journal intime qu'il a commencé sur les conseils de son correspondant. En effet, après avoir renâclé pour répondre aux questions de M. Henshaw sur sa vie personnelle4, Lou a pris goût à l'écriture. À ce stade de l'histoire, écrire est à la fois un entraînement pour devenir écrivain et une réponse à la solitude : "vous avez dit que pour devenir écrivain, il fallait écrire, souligné deux fois. [...] Ça me manque un peu d'écrire maintenant que j'ai terminé vos questions. Je me sens seul" (p. 49). Ne sachant pas comment démarrer son journal, Lou a demandé de l'aide à M. Henshaw, qui lui a conseillé de faire semblant d'écrire à quelqu'un. Le jeune garçon a choisi son correspondant comme destinataire imaginaire de son journal.

Une réponse à la solitude

Outre la mention "JOURNAL INTIME DE LOU BOTTS" en lettres majuscules (pp. 59, 87, 127, 168), le support (un cahier jaune avec des spirales) et la déclaration initiale "Ceci est un journal" (p. 59), la différence entre les vraies lettres et les fausses lettres est soulignée par la mention "Pour-de-Faux" et par l'absence de signature et de formule finale5 : "J'imagine que ce n'est pas la peine que je signe au bas d'une lettre de journal comme je signe une vraie lettre que j'enverrais" (p. 61). Ces marques sont les plus visibles, mais ce ne sont pas les seules : la seconde personne, désignant le destinataire du message, est pratiquement absente du journal. On expliquera cette absence - c'est l'occasion de dire ou de rappeler que le destinataire d'un journal n'est autre que l'émetteur - et on commentera les rares occurrences du vous dans le journal de Lou (pp. 59, 75, 87).

Mais au bout d'un moment, Lou peut se passer d'un destinataire-alibi : "Je n'ai plus besoin de faire semblant d'écrire à M. Henshaw. J'ai appris à dire ce que je pense sur un bout de papier" (p. 104). On veillera à ce que les élèves comprennent bien que la formule d'appel "Cher M. Henshaw" de la page 104, n'est pas le début d'une vraie lettre (l'absence de vous dans la phrase citée le montre bien). La suppression de "Pour-de-Faux" est le premier signe de l'évolution de Lou. Par la suite, l'enfant n'utilise plus du tout de formule initiale dans son journal (pp. 112 sq.).

Si l'on compare maintenant le contenu du journal avec celui des lettres, on remarque que les sujets qui préoccupent Lou (le vol de ses sacs-repas, l'absence de son père) apparaissaient déjà dans ses lettres à M. Henshaw mais sont beaucoup plus développés dans son journal. À partir du moment où Lou commence son journal, ses vraies lettres (pp. 79, 81, 84, 123, 125, 166) sont centrées sur les écrits et l'expérience d'écrivain de son destinataire tandis que son journal est centré sur ses problèmes personnels.

Ce qui fait le lien entre le journal et la correspondance, c'est le je apprenti-écrivain : Lou évoque ses projets littéraires et les difficultés qu'il rencontre dans les deux types d'écrits.

Au début de son année de sixième, Lou écrivait à M. Henshaw qu'il voulait devenir un auteur célèbre et écrire des livres exactement comme les siens (p. 16). Quatre mois plus tard, il note dans son journal : "Je veux suivre vos conseils et écrire comme moi, pas comme quelqu'un d'autre" (p. 87). Son professeur remarque ses progrès en rédaction et l'incite à participer au concours "Écrivains en herbe". Ses premières tentatives pour inventer une histoire échouent : soit il imite trop un auteur (pp. 87, 113), soit ses soucis occupent tout son esprit ("Peut-être que je n'arrive pas à trouver une histoire parce que j'attends que mon papa me téléphone" p. 88), soit il n'arrive pas à "transformer [son] expérience personnelle en histoire" (p. 147). Finalement, il se décide à écrire un texte sur un souvenir qui lui est revenu en mémoire quelque temps auparavant : il raconte le jour où il a accompagné son père dans son camion, sur la Route 1526. Il ne gagne pas le prix mais l'auteur invitée pour la remise des prix le félicite : "Tu as écrit comme toi et tu n'as pas essayé d'imiter quelqu'un d'autre. C'est déjà le signe d'un bon écrivain" (p. 162). Lou n'est plus un simple "fan" de M. Henshaw et il peut signer sa dernière lettre "Votre ami, l'auteur Lou Botts" (p. 167).

On peut voir dans ce récit d'un souvenir l'embryon d'un récit autobiographique que Lou pourrait écrire plus tard. D'ailleurs, lorsqu'il regrette devant Mme Badger (l'auteur invitée) de ne pas avoir réussi à en faire une histoire, elle lui répond qu'il pourra le faire quand il aura vécu plus longtemps et qu'il comprendra mieux les choses (p. 162).

Le "je" apprenti-écrivain

Néanmoins, au fur et à mesure qu'avance le journal intime de Lou, se dessine le genre du roman à la première personne. Les récits que fait Lou dans son journal des journées du 4 février7, du 30 et du 31 mars occupent chacun une dizaine de pages. Lou ne se contente pas de rapporter des faits et analyse de plus en plus précisément ses sentiments. Là encore, le moment où Lou renonce à faire semblant d'écrire à M. Henshaw marque un tournant : c'est ce jour-là qu'il relate la grande discussion qu'il a eue avec sa mère à propos de son père (pp. 104 sq.). Un mois auparavant, Lou avait déjà transcrit dans son journal une conversation avec sa mère mais cette conversation, présentée comme un dialogue de théâtre, apparaissait surtout comme un exercice d'écriture pour appliquer les conseils de M. Henshaw (p. 75) et l'absence du père n'était qu'effleurée. À présent, le dialogue rapporté (en discours direct ou indirect) est complètement intégré au récit et Lou exprime de manière détaillée l'évolution de ses sentiments pendant cette discussion.

Communiquer plus facilement

Ce passage est important pour une autre raison : Lou ne se confie plus seulement sur le papier, il se confie à sa mère. Écrire dans son journal l'aide à se sentir mieux (p. 84) mais aussi à voir plus clair et à communiquer plus facilement. Il ose à présent poser à sa mère les questions qui le tracassent vraiment. Il comprend alors que ce n'est pas de sa faute si ses parents ont divorcé.

Un peu plus tard, son texte Un jour dans le camion de papa le rapproche de son père. Lou lui montre le recueil où il figure. M. Botts est ému par ce récit et exprime les sentiments de fierté et d'amour qu'il éprouve pour son fils. Il l'appelle enfin par son prénom (p. 178), abandonnant l'appellation "mon gars" qui blessait tant Lou par son impersonnalité (pp. 45,101). Lou réalise qu'il a réellement manqué à son père et qu'il compte pour lui (p. 179).

Ce roman donne donc un rôle extrêmement important à l'écriture personnelle dans la construction du sujet. Non seulement l'écriture a permis à Lou de se sentir moins seul, mais elle l'a aidé à mieux communiquer avec son entourage scolaire et familial. Elle lui a permis de trouver son identité à la fois dans sa famille et en tant qu'auteur.

Pour conclure l'étude de ce roman avec une classe, il nous paraît intéressant de demander aux élèves si ce livre, qui combine les genres de la lettre et du journal intime, répond à la définition d'une histoire, telle que la conçoit Lou : "Dans une histoire, un personnage devrait réussir à résoudre un problème, ou changer d'une façon ou d'une autre" (p. 125).

Les élèves pourront prolonger la lecture de Signé Lou par celle de Garde Conjointe8. Ce roman a toujours Lou Botts pour héros mais, cette fois-ci, le récit est seulement constitué de son journal. Au début, Lou raconte comment il a retrouvé le journal qu'il tenait un ou deux ans plus tôt, "quand [il] était un gosse à problèmes". Il note ce qui a changé depuis dans sa vie et décide de se remettre à écrire dans un cahier chaque fois qu'il aura envie de raconter quelque chose. Dès le lendemain, il a un événement important à écrire, si important même qu'il ne lui faut pas moins de cinq soirées pour le raconter dans son journal : avec son copain Barry, il a trouvé un chien abandonné sur la plage et ils ont décidé de le recueillir et d'en avoir la "garde conjointe" : le chien sera tantôt chez Lou et sa mère, tantôt chez Barry et sa famille recomposée9. Mais cette garde conjointe va soulever des problèmes relationnels et matériels que Lou devra résoudre : "Résoudre des problèmes, et je ne parle pas d'algèbre, c'est visiblement le job de ma vie. Peut-être que c'est celui de la vie de tout le monde." (p. 142) La relation entre l'enfant et son chien est loin d'être le seul thème de ce livre, qui parle aussi de relations familiales, d'amitié et de brouilles, de solitude et d'intégration, d'expression écrite et de course à pied. Ce roman optimiste a toujours beaucoup de succès auprès des élèves de sixième et de cinquième.

À côté de romans épistolaires comme Signé Lou qui alternent clairement lettres et journal intime écrits par la même personne10, on trouve d'autres romans dont il est plus difficile de déterminer le genre. C'est le cas d'Aurélien Malte de Jean-François Chabas11, un livre qui plaît aux élèves de lycée professionnel et que l'on peut proposer en collège à partir de la quatrième (de préférence à des élèves un peu mûrs).

L'étude de ce roman fera l'objet de la suite de cette partie dans le n° 32 d'Argos.
[Consulter l'article]

Article : "Réponds-moi quand je t'écris" (3) (1)

Bibliographie

  • Cleary Beverly, Signé Lou, L'École des loisirs, "Neuf".
    Ce roman était déjà paru sous le titre Un correspondant célèbre, aux éditions de l'Amitié, dans une autre traduction (nous préférons celle de L'École des loisirs).
  • Le titre original est Dear Mr Henshaw.
  • Cleary Beverly, Garde conjointe, L'École des loisirs, "Neuf".
  • Caban Géva, J'écris, je t'écris..., Gallimard, "Folio Cadet".
  • Chabas Jean-François, Aurélien Malte, Hachette, "Le Livre de poche jeunesse".

(1) Nous profitons de ce numéro pour signaler la réédition du roman de Valérie Dayre, Le Pas des fantômes (Rageot), sous le titre Comme le pas des fantômes, à L'École des loisirs.

(2) Cleary Beverly, Signé Lou, L'École des loisirs, "Neuf".

(3) Un numéro spécial de L'École des Lettres, intitulé "Lettres et Journaux intimes" et daté du 15 octobre 1995, propose une étude en cinq séquences de ce roman.

(4) Au début de sa sixième, Lou envoie à M. Henshaw une liste de questions pour un dossier qu'il veut lui consacrer. L'écrivain lui répond mais lui adresse à son tour un questionnaire personnel. Lou n'a d'abord aucune envie d'y répondre. Mais, comme la télévision est en panne et que sa mère le harcèle, il finit par le faire. Ses réponses s'étalent sur plusieurs lettres.

(5) Cette absence sera encore plus significative pour les élèves si, au préalable, on leur a fait relever, classer et commenter les formules utilisées par Lou, à la fin de ses vraies lettres.

(6) Ce texte n'est pas reproduit mais tous les "ingrédients" en sont donnés p. 148 et p. 161. On peut demander aux élèves de raconter un bon souvenir en choisissant, comme Lou, un sujet qu'ils connaissent et qui leur tient à coeur.

(7) La traduction de L'École des loisirs comporte une petite erreur p. 97 : le journal doit être daté du dimanche 4 février (et non du samedi). C'est important pour la compréhension du passage.

(8) Cleary Beverly, Garde conjointe, L'École des loisirs, "Neuf".

(9) D'où le titre choisi pour l'édition française. Le titre original est Strider, du nom du chien.

(10) Le roman de Géva Caban, Je t'écris, j'écris... en est un autre exemple. Le titre reflète la composition du livre : la seconde partie est composée du journal intime de la fillette qui écrit des lettres dans la première partie.

(11) Chabas Jean-François, Aurélien Malte, Hachette, "Le Livre de poche jeunesse".

Argos, n°31, page 23 (02/2003)
Argos - "Réponds-moi quand je t'écris" (2)