Littératures

Poésie, quel beau souci !

Rolande Causse, Écrivain

Jadis, la poésie exprimait la joie, le deuil, les éloges. De la Renaissance jusqu'au XXe siècle, les poèmes font partie du sacré de la langue et de la littérature. Durant la guerre 39-45, la poésie sert la résistance à l'occupant allemand. René Char, Paul Éluard savent dire les souffrances, les effrois, les luttes...

Dans de nombreux pays, le poème accompagne la vie ; le haïku japonais, contemporain, la poésie russe, grecque, nordique, les lectures endiablées aux États-Unis...

Classiques, reconnus, des poèmes sont encore appris à l'école primaire, étudiés au collège et au lycée. Mais la poésie contemporaine demeure marginale. Ses plus fervents défenseurs sont les poètes qui, bien qu'ayant un nombre de lecteurs peu élevé mais de qualité, s'acharnent, créent, et lui permettent de perdurer.

Cependant, aujourd'hui plus qu'hier, pour lutter contre l'image télévisuelle et tous les écrans électroniques, la poésie est une source de jouvence, une clairière de sensibilité et de beauté.

"Douce poésie, le plus beau des arts"(Guillaume Apollinaire)

Écrivain et poète, pour moi, chaque sujet d'écriture se glisse dans un cadre différent selon le thème et l'histoire. J'ai écrit des romans, des nouvelles, des essais mais j'apprécie particulièrement la brièveté de la forme poétique. Le poème est une illumination, une cristallisation, un éclat de lumière, une parcelle de temps. C'est un galet longuement poli par son créateur. Toutes les fioritures, toutes les aspérités ont disparu. Sa surface lisse, pointillée par la force des mots et des métaphores, se lie à une musique ténue. En son centre, brûlent émotions, passions, pensées. En son coeur, explose l'essence de la vie.

Sa lecture doit charmer par ses images, toucher par son rythme, émouvoir par sa sensibilité. La poésie dit les résonances de l'être et du monde dans le sacré de la langue.

L'écrivain Henry Bauchau écrit : "Je m'avance dans la pesanteur, la limpidité, la liquidité des mots". La poésie se perd dans l'épaisseur ou la fragilité des sons, des signes, des couleurs, du sens. Pour moi, elle commence avec une émotion esthétique ou psychanalytique venue d'une obscurité initiale. L'image d'un enfant qui pleure, l'expression d'un visage, un paysage, provoquent ou convoquent les mots. Je reste en attente, suspendue aux sons, aux rythmes, tentant de capter des sensations effilochées, inattendues, d'une curiosité aiguë à la recherche des tropismes (tels que les définit Nathalie Sarraute).

Le poète Du Buchet écrivait : "La poésie n'est qu'un certain étonnement et les moyens de cet étonnement ".

À mes lecteurs, j'aimerais offrir l'écho de leurs émotions à travers un parcours qui surprend, au rythme d'un chant lointain et subtil.

Faire naître le goût de la poésie

Au lycée Marcellin-Berthelot à Saint-Maur-des-Fossés, j'ai eu la chance d'avoir en seconde et première un professeur qui a su nous faire aimer la littérature et a réussi à éveiller ses élèves à la poésie. Il nous lisait les poètes alors contemporains tels Aragon, Cendrars, Césaire, Desnos, Éluard, Lorca, avec une telle conviction qu'une dizaine d'entre nous avons imaginé un club de poésie. Nous nous réunissions, écrivions, lisions nos poèmes, les retravaillions et lorsqu'ils étaient jugés terminés par le groupe, nous allions les montrer à notre professeur.

Après cette expérience, dont je garde un souvenir inoubliable, j'ai continué à écrire sous cette forme de courts textes.

Il est amusant de noter que mon second livre, destiné aux enfants et édité en 1970, fut Premier Livre de poésie (aux éditions Gautier-Languereau) : une anthologie qui m'a demandé plus d'une année de lecture et de sélection et que j'ai réalisée avec un plaisir évident.

Longtemps, pour moi, les petits textes que j'écrivais, et que je n'appelais pas encore poèmes, étaient comme les gammes que le pianiste joue chauque matin afin de garder une souplesse manuelle. Mais je me pris au jeu et comme le dit Guillaume Apollinaire : "Tous les mots que j'écris voulaient se changer en étoiles".

Comment dire l'indicible

Mots laminés, effacés,
Cris, soupirs, silences,
Vide blanc, étouffant,
Blocs de douleur pure,
L'impossible des mots.

Au moment du procès de Klaus Barbie, j'écoute une émission de radio sur le foyer d'enfants juifs réfugiés à Izieu. Quarante-quatre enfants arrêtés le 6 avril 1944, conduits à Drancy, déportés à Auschwitz, gazés et brûlés dès leur arrivée dans ce camp. Léon Reifman, l'un des survivants qui a sauté par la fenêtre, dit : "Aujourd'hui, moi qui ai perdu mes parents, ma soeur, mon neveu et tous mes copains à Izieu, le plus dur c'est qu'il n'y a pas de lieu où se recueillir, pas de tombe, pas de cimetière, pas de mémoire". Mes larmes coulent. Puis maîtrisant ce chagrin, je commence un texte :

Ce sont des enfants
Quarante-quatre
Ils habitent une maison étrange1

Tout en étudiant l'histoire de ces enfants et la tragédie qu'ils ont vécue, le texte s'écrit dans ma tête. Lorsque je reprends mon cahier, je poursuis cette même prose poétique non ponctuée, dans la certitude qu'un tel événement ne peut s'écrire qu'ainsi. Un fil que le lecteur suivra et sur lequel ne s'accrochent que les mots indispensables. Aujourd'hui, je peux affirmer qu'entraînée dans une vision effarée du réel, l'émotion m'a guidée vers cette forme poétique.

En 2001, j'écris Ouradour la douleur2, livre illustré par Georges Lemoine. Avant de commencer, tous deux rencontrons longuement les survivants du massacre d'Ouradour-sur-Glane. Ce fut comme pénétrer dans un diamant enfermant le temps passé. Nous fûmes touchés par les propos des survivants, plus encore parmi d'autres, par ceux des mères disant l'impossible attente, l'indicible souffrance, le désir d'être mortes à la place de l'enfant perdu et le fait que le temps n'efface rien. Après ces confidences, je voyageais huit heures dans le train et jetais sur le papier un texte contenant l'émotion de ces rencontres. Mais contrairement aux enfants d'Izieu, le texte sur Ouradour est marqué par une progression. Je choisis la prose pour raconter la vie dans ce bourg paisible et champêtre avant l'arrivée des SS. Toute l'après-midi de feu et de tuerie, durant laquelle périrent dans d'affreuses souffrances sept cent quarante-deux êtres, est écrit en prose poétique. Pour les années qui suivent, temps arrêté, traces, souvenirs, petits objets ayant appartenus aux deux cent cinquante-quatre enfants volés, l'écriture se fait encore plus minimaliste et non ponctuée. Comme l'a écrit Nathalie Sarraute : "C'est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire".

Afin de ne pas trahir toutes ces vies arrachées, seule une poétique dénudée permet qu'entre les mots errent soupirs et pleurs.

Les enfants lisent, disent, écrivent des poèmes

L'école se doit de donner le goût de lire mais cela demeure parfois bien difficile. Dans sa forme resserrée et musicale, la poésie est un outil appréciable. Libre, ludique, intime, cri de l'esprit métamorphosé en liberté, la poésie du passé mais aussi du présent peut être lue le plus souvent possible dans la classe. Plonger les élèves dans un bain de poèmes, et cela dès les petites classes, leur fait mieux connaître et aimer la langue, les imprègne d'images et les initie à l'écriture. Dès le plus jeune âge, répéter comptines et chansons puis enchaîner par l'apprentissage par coeur de poésies ne peut qu'enrichir l'enfant et lui donner un bagage poétique.

Ce temps de partage, durant lequel le maître lit à la classe entière, peut être un baume contre le flot télévisuel, un remède contre les jeux vidéo, une écoute durant laquelle les oreilles grandissent, deviennent géantes, l'observation se développe et la sensibilité s'éveille.

Mais lorsque l'élève à son tour dit à haute voix des poèmes, cela lui permet de se confronter à la langue orale, de travailler souffle et voix, d'articuler les mots et les métaphores car chaque mot possède une ombre, peut avouer une plainte ou un rire, cisèle un tout. Une pédagogie de la poésie commence par cette lecture théâtralisée.

Mais il y a aussi l'acte de lire seul et lentement. Alors le lecteur entre en conversation avec le poète. Il engage un dialogue intérieur qui le confronte à son propre ressenti. Échange qui se trame dans la diversité de l'oeuvre. Bienfait esthétique et langagier, mais encore éthique par l'accès au monde de l'auteur. Ces lectures permettent de se familiariser, d'habiter les poèmes, d'en éprouver des émotions, d'y réfléchir et de mieux les comprendre. Il en est des enfants comme des adultes, chacun approche le texte à sa manière, en saisit les bribes qui l'appellent et se crée un kaléïdoscope d'impressions personnelles.

Puis viendra le temps d'écriture où chaque élève prendra la plume et dira ses inventions, ses sensations, ses sentiments.

Mais comment passer de la réception active à la création de poèmes ? Si la classe a été bercée, baignée de poésies, si dans un cahier chaque enfant a copié tous les mots, toutes les expressions aimées, s'il sait jouer avec ces mots comme avec un ballon, il suffit de donner un point de départ, un poème possédant une structure répétitive. Par cette méthode, une parmi d'autres, chacun écrira soit avec ses vocables venus de son intériorité profonde, soit, s'il n'en est pas encore capable, avec les mots empruntés aux poètes mais adoptés par lui. Sur ces anaphores, l'imagination progresse, la quête d'un autre langage avance, l'atelier de poésie vit (mais les notions de durée et de progression sont incontournables).

Peu à peu, chacun s'échappe du tapis de réalité, s'envolant vers des motifs colorés, humus parfumé, matin de tendresse, trésor rêvé où parfois se glissent des mouvements affolés, des cris étouffés.

Les mots se tissent, pirouettent, perdent leur poids de sens, s'élèvent tel un mirage, habitent une brume irisée où percent des éclats de beauté. Des poésies naissent, murmures de vie au sens émerveillé.

Du même auteur

  • Couleurs Bonheurs, éditions Syros.
  • Le Port des poèmes, illustrations Yan Nascimbene.
  • Une pluie de poésie, illustrations Johanna Kang.
  • Mots perdus, mots retrouvés, illustrations Alain Millerand.
  • Couleurs, lumières et reflets et Paris Poésie, illustrations Georges Lemoine, éditions Actes Sud Junior.
  • L'Atelier de poésie, illustrations Jean Claverie, éditions Albin Michel jeunesse.

(1) Début du livre : Les Enfants d'Izieu, éditions du Seuil.

(2) éditions Syros Jeunesse.

Argos, n°31, page 21 (02/2003)
Argos - Poésie, quel beau souci