La vie des BCD

Garin, scribe libre et errant

Michel Peltier

Garin Trousseboeuf est scribe dans un monde d'analphabètes, c'est là une des idées géniales de l'auteur, Évelyne Brisou-Pellen.

Il peut ainsi se déplacer partout, converser avec un peu tout le monde et être au courant de petits secrets déclencheurs de récits. Sa situation lui permet de s'adresser à des nobles ou à des personnages historiques, tels que Du Guesclin, d'une autre condition que la sienne. Les lecteurs sont les témoins et comprennent ainsi un peu mieux cette période du Moyen Âge...

Le contexte : la succession au trône de France

Le 1er février 1328, Charles IV, dernier fils de Philippe le Bel, meurt sans enfant. Les barons réunis au palais, le jour même de la mort du roi, décident de confier la régence à son neveu Philippe de Valois. La loi française interdit à une femme de monter sur le trône et réserve la succession aux héritiers mâles, c'est finalement Philippe de Valois qui devient roi de France sous le nom de Philippe VI. Philippe d'Évreux et Édouard III, roi d'Angleterre, sont écartés. En 1337, Édouard III d'Angleterre, petit-fils par sa mère de Philippe le Bel, revendique le trône de France, ce qui va déclencher la guerre de Cent Ans.

La France et l'Angleterre se font aussi la guerre en Bretagne, en soutenant chacune un parti.

Quand l'action du premier volume de la série " Garin Trousseboeuf " commence, en 1354, la guerre de Succession de Bretagne dure depuis déjà 13 ans. Le duc Jean III, qui a régné de 1312 à 1341 sur une Bretagne indépendante, mais alliée de la France et amie de l'Angleterre, est mort sans enfant et n'a pas désigné de successeur. Deux héritiers sont possibles : son demi-frère Jean de Montfort et sa nièce Jeanne de Penthièvre, épouse du français Charles de Blois. La France oublie la loi salique pour soutenir les droits de Jeanne de Penthièvre à monter sur le trône de Bretagne. L'Angleterre oublie que ses revendications au trône de France s'appuient sur le droit des femmes pour soutenir les prétentions de Jean de Montfort.

C'est dans cette ambiance générale d'insécurité et de conflit armé que l'auteur a choisi de faire vivre le personnage de Garin Trousseboeuf.

Carte d'identité

Âge

Garin ignore son âge, il sait qu'il est né au Mans, mais ne connaît pas l'année de sa naissance, sa mère ne s'occupant pas de ce genre de détail. Cependant, il n'avait peut-être pas encore huit ans en 1348, année de la Grande Peste. Les aventures racontées par Évelyne Brisou-Pellen se déroulant autour des années 1354, il aurait donc autour de treize ans... Il surprend ses interlocuteurs lorsqu'il parle en années, une habitude qu'il a prise chez les moines en recopiant les dates sur les documents. Au Moyen Âge, les gens, étant analphabètes, désignaient les années passées en leur donnant un nom correspondant à un événement marquant. Par exemple, pour désigner l'année 1348, ils disaient " l'année de la Bosse " ou " l'année de la Grande Maladie " (la peste).

Surnoms

Ne jamais dire son vrai nom est l'un des jeux de Garin. Cette habitude est devenue avec le temps un principe. Ne jamais rien dire de vrai sur soi, ou le moins possible... sauf concernant son métier. Il choisit ses surnoms en fonction des situations vécues afin d'impressionner ses locuteurs... D'ailleurs il pense que son vrai nom fait un peu mesquin...

Titre du romanSurnom utilisé
L'Inconnu du donjonGarin Trousseanglais
Garin Troussechâteau
Garin Trousseanglais du château
L'Hiver des loupsGarin Trousseloup
Garin Troussevillageois
Garin Troussepaille
Les Pèlerins mauditsGarin Troussepoussière
Le Crâne percé d'un trouGarin Troussediable
Les Sorciers de
la ville close
Garin Troussefourmi
Garin Troussechemise
Garin Troussemarée
L'Herbe du diableGarin Trousseroute
Garin Trousseparchemin
Garin Troussesilence
Le Chevalier
de Haute-Terre
Garin de Troussecotte
Garin Trousseplume
Garin Troussepape
Garin Trousseprière
Garin Trousseblason
Garin Troussenoble

Famille

... car il n'est pas très attaché à sa famille. Sa mère Léonie l'accusait d'être un gouffre sans fond, on ne pouvait jamais le rassasier. Ses parents confondaient tous leurs enfants.

Il est le 19e enfant d'une famille de 24. Il jouait des coudes pour se faire remarquer et a donc appris à lire. Ses frères et soeurs étaient à son départ de la famille encore tous vivants, ce qui est très rare au Moyen Âge. Garin a quitté la maison familiale à la naissance du 25e enfant, il ignorait s'il y en avait eu d'autres depuis, mais le passage de la peste de 1348 lui laisse à penser qu'il n'en reste pas beaucoup en vie (il en a croisé un à Nantes lors d'un voyage mais ne lui a rien dit et le regrette). Il se rappelle qu'un de ses frères avait un tic nerveux, se passait sans arrêt la main sur le visage (il s'était amusé à lui enduire la main de suie avant l'arrivée de la fiancée de celui-ci...)

Dieudonné, son père, était paveur, un homme qui dès le matin était ivre et ne supportait pas les enfants (il n'avait pas le vin heureux). Au moindre bruit, il sortait son fouet ou son ceinturon et frappait, ses mains sont calleuses et creusées de gerçures à force de travail.

Métier : scribe

Un scribe, c'est comme un confesseur, il respecte le secret professionnel. Garin ne souhaitait pas aider son père à traîner les charges lourdes de pavés. Aussi, il a appris à lire et à écrire à l'école de la cathédrale pour faire enrager ses parents et se distinguer de ses 23 frères et soeurs. Il a échappé à la peste en 1348 car, quand il était à l'école, il a essayé de subtiliser une écritoire avec tout le matériel à l'intérieur. Le chantre l'a surpris et l'a envoyé dans un monastère breton, estimant qu'un séjour au couvent lui ferait plus de bien que le séjour dans une geôle. Cette punition dans ce couvent l'a miraculeusement épargné de " la Dame Rouge ". Garin y a appris à parler breton.

Son écritoire est la seule richesse qu'il possède et s'il l'égare parfois, il le retrouve toujours. Cette boîte est son gagne-pain et la confidente de ses aventures.

Son matériel se compose d'une écritoire contenant des parchemins, des plumes d'oie taillées (les meilleurs viennent de l'aile gauche de l'oiseau), une corne à encre (l'encre peut geler !), un scalpel pour gratter les parchemins et, rangés dans un compartiment de son écritoire, une lame pour tailler les plumes, un pain de cire à cacheter, un sablier, un poinçon, (voir le dessin, page 45 dans Les Pèlerins maudits).

C'est un professionnel de l'écriture qui déteste le papier ! Pour effacer un écrit, il gratte le parchemin sans le trouer, verse du sable sur son écrit afin d'accélérer le séchage. Le pain de cire est rangé parmi ses plumes afin d'être protégé des chocs. Il sort de sa besace son briquet d'amadou, le bat vigoureusement pour obtenir une flamme afin de déposer un petit rond de cire rouge au bas du parchemin, puis pour la signature, il utilise un sceau en or appartenant à un chevalier ou à un noble qu'il imprime fortement dans la cire. Il est capable d'évaluer une fortune juste en jetant un coup d'oeil à la pièce principale.

Garin écrit pour ceux qui ne savent pas le faire : des messages, des reconnaissances de dettes, des lettres d'amour, des menaces de mort, des missives, des testaments, des ex-voto, des étiquettes destinées aux pots d'un apothicaire, des demandes de rançon, des fausses nouvelles, des messages secrets, des copies ou mises à jour de registres de commerçants ou d'une cathédrale. Il peut être le chroniqueur des exploits d'un chevalier, établir l'inventaire du mobilier d'un château, noter sous la dictée les mesures d'un arpenteur (qui vérifie la taille des parcs enclos de murs et la surface des terres cultivées pour l'établissement des impôts)...

Pour se débarrasser des gêneurs, il leur annonce que " Pour un conseil, c'est deux deniers la phrase ! "

Il repart sur les routes dès qu'il n'a plus de travail.

Aspect physique

Garin a un visage étroit et bruni par le soleil, des cheveux avec des mèches blondes couleur de blé mûr définie par l'auteur comme étant " blondasses, hirsutes, ébouriffés " (il se les coupe à l'aide d'un couteau), bref, des cheveux pleins de vitalité (il dit que ce sont des résidus de mangeoire à fourrage, de champs de blé en jachère). Il a déjà eu des poux mais n'a pas encore de poil au menton. Son cou est maigre, son nez et sa bouche vite expressive sont définis par l'auteur comme étant " moyens " avec un bouton en bas de la joue gauche. Ses yeux sont clairs et francs (ils ne se détournent jamais) de couleur gris-vert. Ses oreilles bien dessinées.

À la lecture de ces six récits, on peut affirmer que Garin possède un corps maigre n'ayant pas de réserve car il grandit trop vite, apprend-on au cours de ces récits (il est assez élancé pour espérer avoir un jour une certaine prestance). Peu musclé des épaules, bien qu'un peu creux de poitrine, ses bras sont longs avec des mains maigrichonnes mais nerveuses. Il a cependant de bonnes jambes pour marcher sur les routes médiévales avec des pieds minces et secs qui sont agiles (il arrive à remuer ses orteils indépendamment les uns des autres). Mais il ne s'est jamais vu dans un miroir et est très surpris de se découvrir lors d'une visite chez Dame Agnès.

Ses habits

Garin s'habille chaudement en enfilant une chemise, une cotte, un surcot usé dans le dos à l'endroit où frotte son écritoire, un gilet rembourré et des chausses à semelle (sortes de grandes chaussettes avec des semelles).

Les jours de pluie, il ajoute une cape et apprécie les doublets (gilets sans manche) en peau de mouton.

Caractère

Sage, perspicace, il a l'esprit d'invention pour les histoires et ne craint pas les chiens. Curieux de tout, Garin peut être également très naïf car il peut se laisser manipuler. Il haït les fourmis, surtout quand elles dérangent son sommeil.

Il peut proférer des jurons interdits par l'Église (quand il a dormi dans un fossé et qu'il se réveille complètement mouillé, par exemple) mais cela le soulage un peu. Il espère devenir quelqu'un.

Il aime mentir et raconte très souvent des récits imaginaires à ses interlocuteurs.

L'injustice est la chose qu'il supporte le moins, elle provoque chez lui un état de colère inexplicable.

Croyances et superstitions

Il est superstitieux. Pour se porter bonheur, il fait un signe de protection en se mettant le pouce droit dans l'oreille et l'auriculaire dans la narine quand il a peur, en demandant à Saint Garin de le protéger.

Il dit n'avoir jamais peur mais prétend que dans certains endroits, la nuit est peuplée d'êtres maléfiques ; cependant il affirme ne pas y croire du tout. Il ne croit pas en la sorcellerie (le pouvoir d'une jeune fille sur les loups, par exemple), ni aux miracles, encore moins aux interventions divines.

Il pense que lorsque les oignons mettent " force de pelures ", c'est qu'ils se protègent d'un hiver rigoureux à venir.

Avec la religion catholique : à l'église qu'il fréquentait étant petit, on n'huilait jamais les gonds de la porte, de manière à ce que ce couinement dénonce ceux qui arrivaient en retard ou partaient en avance ! Devant un mort, il trace sur le corps de celui-ci le signe de croix et fait une courte prière.

Habitudes

C'est un homme libre qui vit en errant. Il peut dormir dans un fossé et n'est pas très attaché à sa famille qu'il a ainsi quittée.

Apprendre à chanter à l'école était pour lui une vraie punition tant il chantait mal.

Il appréhende les étendues d'eau car il ne sait pas nager mais souhaite apprendre. Par contre, c'est le roi du ricochet... Il évite le plus possible les bateaux car il a le mal de mer.

Il a horreur des prisons, de la paille moisie, de la saleté, des odeurs, de l'humidité et la puanteur des culs-de-basse-fosse situés au-dessous du niveau du sol.

Il dort profondément, le chant du coq ne le réveille pas, il s'endort facilement à la messe.

Il sait monter à cheval si l'occasion se présente.

Agile, sa grande habitude des chemins infestés de loup et de brigands lui a appris comment disparaître en deux temps trois mouvements.

Autres pistes

Des trames différentes : situation d'équilibre, événement perturbateur, mystère à résoudre, révélation, situation d'équilibre.

Les métiers, nombreux et variés (de goûteur à forgeron).

Le lexique religieux : l'organisation des abbayes (l'aumônerie, la cuisine, le scriptorium, les novices, le chantre, le bailli, le cellérier), les règles de vie, le temps (none, les vêpres), etc.

Les lieux des récits (carte de France et de Bretagne à construire pour illustrer) :

  • L'Inconnu du donjon : vers la ville de Bescherel ; dans le château de Montmuran ;
  • L'Hiver des loups : un petit village de Bretagne ;
  • Le Crâne percé d'un trou : le Mont-Saint-Michel ;
  • Les Pèlerins maudits : sur les routes entre Tours et Poitiers ;
  • Les Sorciers de la ville close : Conq, ancien nom de la ville de Concarneau ;
  • L'Herbe du diable : Saint-Paul-Trois-Châteaux, Avignon.
  • Le Chevalier de Haute-Terre : Vitré, Rennes, Malestroit, Monteneuf, Rochefort-en-Terre, Largoët (à Elven), Suscinio, Vannes, Saint-Gildas-de-Rhuys ; Bécherel près de Dinan, Sarzeau.

Personnages historiques rencontrés

Bertrand du Guesclin (L'Inconnu du donjon) ; Le pape Innocent VI (L'Herbe du diable) ; le duc de Lancastre, chef des armées de Montfort (Le Chevalier de Haute-Terre).

Les récits

==> L'Inconnu du donjon
Évelyne Brisou-Pellen, illustrations de Nicolas Wintz, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 1997.

1354, Garin Trousseboeuf est fait prisonnier par l'armée de Bertrand du Guesclin en Bretagne dans un conflit entre Français et Anglais. Il est alors enfermé au château de Montmuran. Nommé scribe officiel du château, il est chargé d'en faire l'inventaire. Ainsi, il peut voir et entendre bien des choses se rapportant, notamment, au prisonnier du donjon. Une intrigue policière sur fond de succession d'héritage.

==> L'Hiver des loups
Évelyne Brisou-Pellen, illustrations de Nicolas Wintz, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 1998.
On dit, dans ce coin de Bretagne, que Jordane a commerce avec les loups. Elle devient la victime des villageois qui la croient sorcière. Le scribe Garin, qu'elle a accueilli chez elle, va la protéger. La vie et les superstitions (les loups et la sorcellerie) dans un village de Bretagne pendant un hiver très rigoureux. Une enquête policière sur une sombre affaire d'héritage dénouée par Garin. Les difficultés de survie pour des orphelins. Année non précisée (entre 1354 et ?).

==> Les Pèlerins maudits
Évelyne Brisou-Pellen, illustrations de Nicolas Wintz, Gallimard jeunesse " Folio junior ",1999.
Entre Tours et Poitiers, Garin se joint à un groupe de pèlerins en marche vers Saint-Jacques-de-Compostelle. L'un d'eux a été étranglé la nuit précédente. Les morts se succèdent les jours suivants. Les pèlerins soupçonnent de plus en plus Garin car un nouveau pèlerin vient d'être tué à l'aide du poinçon utilisé par le jeune scribe pour gratter les parchemins, habituellement rangé dans son écritoire qu'il transporte avec lui ! Sa perspicacité lui permet d'en sortir. Garin découvre alors qu'il y a un faux pèlerin dans le groupe.

==> Les Sorciers de la ville close
Évelyne Brisou-Pellen, illustrations de Nicolas Wintz, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 2000.
Garin trouve du travail chez l'apothicaire de la ville de Conq, il recopie le nom des produits pharmaceutiques plus gros car l'apothicaire n'y voit plus assez. Une curieuse épidémie frappe la ville. Pour certains, la mort est foudroyante. Le poisson salé semble à la source des maux, mais la réalité est tout autre. Garin découvre qu'il s'agit là d'un geste de vengeance.

==> Le Crâne percé d'un trou
Évelyne Brisou-Pellen, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 1998.
C'est au Mont-Saint-Michel que Garin vient de trouver du travail, il doit répertorier la collection de reliques de l'abbaye. Il découvre que des documents ont été falsifiés et qu'il manque des reliques... Deux moines sont assassinés et certains pensent qu'il s'agit d'une menace divine. Pas Garin qui va découvrir la vérité. Une enquête policière passionnante dans le labyrinthe du Mont-Saint-Michel avec parfois des détours vers les sables mouvants.

==> L'Herbe du diable
Évelyne Brisou-Pellen, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 2002.
Dans les derniers jours de décembre 1356. Un homme mourant confie à Garin une boîte et une mission, faire parvenir celle-ci au Pape en Avignon. Il se passe d'étranges événements dans la cité des papes. Empoisonnement, vie quotidienne et découverte surprenante. Il vaut mieux savoir lire et écrire au Moyen Âge pour rester en vie. Une visite passionnante dans la cité des papes.

==> Le Chevalier de Haute-Terre
Évelyne Brisou-Pellen, Gallimard jeunesse " Folio junior ", 2002.
1357, le jeune scribe a promis à son nouvel employeur de l'aider à retrouver son fils retenu prisonnier. Son employeur est le chevalier de Haute-Terre, chevalier à moitié fou qui lui a demandé de rédiger ses chroniques. Les histoires se déroulent en Bretagne, à Rochefort et à Suscinio.

Argos, n°31, page 9 (02/2003)
Argos - Garin, scribe libre et errant