Editorial

Editorial du numéro 31 ("Ces publics qu'on dit "extra-ordinaires"")

Didier Tourneroche

Accueillir tous et chacun en classe, à la BCD, au CDI, comme à la bibliothèque, prendre en compte la diversité des publics, permettre à chacun, dans sa différence, d'être reconnu, accepté et de pouvoir accéder à une culture commune, ces enjeux peinent, parfois, à s'inscrire dans la réalité.

Dans toutes les civilisations, celui qui est différent, l'a-normal ou l'extra-ordinaire (de par son origine, sa culture, sa pensée ou son physique) a suscité des réactions chez les normaux. La différence nous interroge sur notre identité personnelle, qu'elle bouscule et dérange.

Ce qui est vrai des individus l'est des institutions. Si la BPI est devenue un outil exceptionnel en accueillant des publics jusqu'alors imprévus, si certaines écoles ont pu recevoir sans difficultés un enfant handicapé, est-ce parce que ces institutions étaient plus innovantes que d'autres ou parce que la prise en considération des différences a transformé le regard des équipes ?

Organiser, planifier, penser l'offre de lecture pour un public homogène, maîtrisant un minimum de codes et de pratiques culturelles normées, préparer un cours et construire un dialogue pédagogique avec un élève intégrant le projet d'enseignement du professeur, acceptant sinon avec bonheur du moins sans révolte le langage et la norme scolaire serait assez simple.

Seulement, ces publics homogènes n'existent pas. Ils sont les fantasmes d'une pensée qui, légitimée par les stéréotypes d'une norme sociale dominante, permet de faire l'économie de l'altérité et de la complexité.

Les primo-arrivants, les enfants handicapés ou en détresse sociale n'ont-ils pas, au nom de l'école pour tous, droit au même accès au savoir que les autres ? Les jeunes détenus, les déficients sensoriels n'ont-ils pas, au nom de l'éducation et de la formation pour tous, droit au même accès à la lecture publique que les autres ?

Aujourd'hui, la massification de l'enseignement et le développement d'une culture de masse font émerger la notion de publics spécifiques. Vouloir que tous accèdent au savoir ne suffit pas à garantir son accès à chacun. Le collège unique en est une illustration. Les ZEP, créées par la volonté de consacrer plus de moyens aux élèves socialement défavorisés, constituent une avancée sur le plan de la démocratisation du savoir, mais révèlent également leurs limites. Le développement des moyens n'est qu'un élément de réponse. Des avancées significatives nécessitent d'autres conditions.

La différence appelle un autre regard. Le handicapé moteur en fauteuil comme le jeune issu d'une autre culture lisent la société avec leurs codes. Comprendre cela, c'est déjà accepter l'idée que celui qui est différent n'a pas nécessairement besoin de structures, de filières différentes, mais a besoin qu'on lui permette de construire des parcours, des itinéraires qui lui donneront accès à la culture commune. C'est aussi se réjouir que ces parcours, ces itinéraires nous amènent, nous aussi, à penser le monde différemment.

Accueillir et intégrer des publics spécifiques, c'est être capable d'adapter, de questionner, de faire évoluer son identité, personnelle et professionnelle, pour s'enrichir de la différence. C'est à ce prix que notre société et ses institutions se donneront les moyens de leurs nécessaires utopies.

Le dossier de ce numéro nous renvoie à ces conditions et nous invite à faire le deuil de l'homogénéité, à se référer à la norme, certes, mais pour la faire évoluer, pour prendre le risque de l'altérité et de la diversité.

Argos, n°31, page 1 (02/2003)
Argos - Editorial du numéro 31 ("Ces publics qu'on dit "extra-ordinaires"")