Lectures
Le Brésil, pays émergé
par Hervé Théry.
Armand Colin (304 p., 25 euros)

Alors que les projecteurs sont braqués sur le Brésil à l'occasion de la Coupe du monde de football, Hervé Théry, professeur invité à l'Université de Sao Paulo et directeur de recherches au CNRS, éclaire la montée en puissance du géant latino-américain. Le titre de l'ouvrage signale que l'ancien pays émergent est en pleine mutation. Les divers régimes politiques, de Getulio Vargas (à partir de 1930) jusqu'à Dilma Rousseff, actuelle chef de l'État, en passant par le régime militaire (1964-1978) ont contribué à "forger une nation". L'essor économique est indéniable. Malgré le ralentissement récent de la croissance (rythme de 2,5 % en 2013 et 2014), quelque 40 millions de Brésiliens ont accédé, lors de la dernière décennie, au statut de classe moyenne, sur une population de 195 millions d'habitants. L'auteur recense les atouts majeurs du pays : une population jeune, la moitié des Brésiliens ont moins de 29 ans (contre 39 en France) ; une indépendance énergétique acquise grâce aux récentes découvertes de pétrole off shore ; l'un des plus grands potentiels mondiaux de terres arables disponibles ; et de redoutables multinationales, les multilatinas, comme l'entreprise aéronautique Embraer, ou Vale, première productrice mondiale de minerai de fer et seconde de nickel, ou encore la puissante compagnie pétrolière Petrobras. Ce dynamisme n'est pas sans inquiéter ses voisins qui évoquent même un "impérialisme brésilien" : 350 000 colons brésiliens assurent la majeure partie de la production de soja paraguayen, tandis que les courants d'échanges avec la région bolivienne de Santa Cruz s'intensifient au détriment de La Paz.

Les politiques de redistribution des revenus lancés par le charismatique président Lula (2003-2011) ont permis une indéniable réduction de la pauvreté. Le plus connu des programmes sociaux, Bolsa Familia ("Bourse Famille"), se poursuit et bénéficie à 14 millions de familles, soit quelque 50 millions de personnes.

Malgré tout, de fortes disparités sociales subsistent. Le Brésil, écrit l'auteur, est "l'un des rares pays au monde à posséder ses colonies à l'intérieur de ses frontières". Le budget de l'État de Sao Paulo est ainsi 27 fois plus élevé que celui du Piaui (au nord du pays). Sans oublier "le côté obscur de la force" : les favelas tombées sous le joug de gangs de narcotrafiquants dans les grandes métropoles du sud et "la persistance du travail esclave" dans plusieurs régions rurales : production de charbon de bois dans le Mato Grosso do Sul, le Maranhão ou le Para ; fronts pionniers de déboisement sur le pourtour amazonien. Les gatos ("recruteurs" ) puisent leur main-d'oeuvre servile dans les régions les plus démunies.

La fronde sociale de juin 2013 a aussi révélé les fragilités du modèle de développement : état déplorable des transports publics, dénonciation de la corruption et du coût exorbitant de la vie à Rio et Sao Paulo.

Observateur attentif de la culture brésilienne depuis quatre décennies, Hervé Théry s'attarde sur quelques spécificités locales : le culte du corps et le succès des cliniques de chirurgie esthétique ; l'influence de la chanson brésilienne sur son homologue française ; ou la vision du monde des étudiants brésiliens. Au total, son ouvrage de vulgarisation, rehaussé de nombreuses cartes et de photos, brasse large et actualise la vision de ce "pays d'avenir".

Yves Hardy

Alternatives Internationales, n°63, page 74 (06/2014)
Alternatives Internationales - Le Brésil, pays émergé