Lectures
L'Inde de demain
par Akash Kapur.
Albin Michel (397 p., 25 euros)
L'Inde contemporaine
par Christophe Jaffrelot (dir.).
Pluriel (333 p, 9 euros)

Les seizièmes élections indiennes ont été saluées pour la prouesse qu'elles constituaient : plus de 815 millions d'électeurs ont été appelés aux urnes du 7 avril au 12 mai 2014 et 66 % d'entre eux ont exercé démocratiquement leur droit de vote. Au-delà du taux de participation record, pour la première fois depuis 1984, un parti est parvenu à remporter la majorité absolue à la chambre basse. Certes ce succès s'est forgé sur seulement 31 % des voix mais il s'est bâti sur une lassitude prononcée vis-à-vis du Parti du Congrès - la formation politique de la famille Nehru/Gandhi -, et grâce au soutien des citadins et des milieux d'affaires. S'il n'est pas sans inquiéter nombre d'observateurs par la nature politico-religieuse du parti vainqueur, voire la réputation sulfureuse de son leader Narendra Modi, aujourd'hui à la tête du gouvernement, beaucoup espèrent que l'Inde va enfin sortir de son apathie, se moderniser de manière accélérée, mieux s'installer sur la scène internationale et asiatique (lire p. 82).

Pour comprendre les défis qui attendent les leaders du Bharatiya Janata Party (BJP) solidement installé au pouvoir central désormais, encore faut-il appréhender l'Union indienne dans toutes ses complexités. La monographie de Chirtophe Jaffrelot (chroniqueur d'Alternatives Internationales), et le reportage du journaliste indo-américain Akash Kapur sont précieux. Les deux ouvrages sont pourtant formellement dissemblables. Le premier rassemble les meilleurs universitaires français pour dépeindre les évolutions de l'espace politique du dernier quart de siècle, les imbrications socio-religieuses et les bouleversements des espaces ruraux et urbains, au moyen d'articles courts, très documentés, en bref une somme académique, opportunément rééditée et actualisée après la première édition de 1996. L'enquête du journaliste, primée par les plus grands médias américains, raconte, elle, la mondialisation par le bas et ses acteurs. La croissance économique à deux chiffres a beau s'être éloignée (elle est même sous la barre des 5 % depuis 2012), ses effets dévastateurs sur l'environnement notamment se sont durablement inscrits dans l'espace et l'économie. Elle a bouleversé profondément l'ordonnancement social, la cohésion des villages, notamment du sud. Les histoires individuelles, familiales contées par le quadragénaire originaire de la région de Pondichéry laissent voir un monde indien aux antipodes d'Auroville où il vécût une partie de son enfance et qui se voulait un modèle, pour l'Inde et le monde, d'une vie communautaire, où hommes et femmes apprendraient à vivre en paix, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités. En partageant son intimité, ses rencontres, Akash Kapur donne de la vie aux analyses sociétales du monde universitaire.

Cela posé, il reste donc à savoir si dans un pays abritant un sixième de l'humanité et encore marqué par la pauvreté et des infrastructures déficientes, la très large victoire aux législatives de Narendra Modi sera suffisante pour entreprendre les réformes restées lettres mortes sous le gouvernement de Manmohan Singh. C'est en tout cas la tâche de l'avocat d'affaires Arun Jaitley à qui viennent d'être confiées concomitamment les fonctions de ministre de l'économie et de la défense. Relancer une croissance qui a atteint son point le plus bas depuis dix ans, améliorer les services publics, lutter contre la corruption, contenir la hausse des prix, attirer les investisseurs étrangers tout en privilégiant les acteurs économiques autochtones, voilà le programme de gouvernement qu'induit explicitement le constat d'Akash Kapur et de Christophe Jaffrelot.

François Guilbert

Alternatives Internationales, n°63, page 74 (06/2014)
Alternatives Internationales - L'Inde de demain