Lectures
La citoyenneté européenne. Un espace quasi étatique,
par Teresa Pullano.
Presses de SciencesPo (302 p., 25 euros)
Le Nouvel âge de la citoyenneté mondiale
par Louis Lourme.
PUF (280 p., 21 euros)

Comment parler de citoyenneté mondiale sans passer pour un fieffé idéaliste ? La réponse tient dans le stimulant ouvrage du philosophe Louis Lourme qui parvient à un parfait équilibre entre ambition théorique et analyse empirique. De prime abord, plusieurs évolutions semblent accréditer l'idée d'une marche inexorable vers cette citoyenneté mondiale. Les unes subjectives : le sentiment d'"habiter un monde commun". Et les autres objectives : la montée en puissance de la société civile sur fond de contestation du modèle westphalien de l'État (reposant sur le principe de souveraineté nationale), et l'affirmation d'enjeux globaux appelant des solutions transnationales...

Mais, et c'est en cela que son propos tranche avec des discours convenus, aucune de ces évolutions ne saurait suffire à rendre la citoyenneté mondiale effective sur les plans juridique et politique. "Le fait que nous soyons de plus en plus conscients d'être habitants du monde ne signifie pas que nous en soyons tous citoyens, et ne suffit pas non plus pour établir les cadres institutionnels qui pourraient nous le faire devenir", écrit-il.

Prenant néanmoins au sérieux cette perspective d'une citoyenneté mondiale, il entreprend de dessiner les contours d'un "cosmopolitisme institutionnel" aussi réaliste que possible. Le passage d'une échelle à l'autre change la donne, sans pour autant impliquer la fin des formes nationales aussi bien qu'infranationales de citoyenneté. C'est dire si on ne saurait réduire l'enjeu d'une citoyenneté mondiale à la simple constitution d'un Parlement mondial (dont au demeurant il ne conteste pas l'intérêt) ou d'un État mondial (dont, en revanche, il pointe le non-sens).

Dans cette perspective, la citoyenneté européenne a toute sa place au même titre que les autres. Quant à savoir comment elle devient elle-même effective, c'est l'objet de l'ouvrage de Teresa Pullano, une Européenne en actes (chercheuse à Bruxelles et enseignante en France et en Italie). Elle montre comment cette citoyenneté bouscule les rapports avec les deux autres composantes du triptyque de la modernité politique (nationalité et souveraineté). Car, autant la citoyenneté nationale s'est définie en référence à un sujet immobile parce qu'attaché à un territoire, autant l'européenne prend corps à travers les politiques relatives à la circulation des biens et des personnes au sein de l'Union européenne. À rebours de beaucoup d'analystes qui craignent un dépassement du cadre national par les instances européennes, elle parle de "recompositions", sous l'effet notamment des controverses juridiques et autres arrêts de la Cour de justice de l'Union.

L'ouvrage de Louis Lourme rappelle une histoire édifiante : celle de Garry Davis, qui, en 1948, décida de renoncer à sa citoyenneté américaine au profit du statut de "citoyen du monde" en allant jusqu'à planter sa tente au pied du Palais de Chaillot à Paris qui abritait alors le siège de l'ONU. À notre connaissance, aucun geste similaire (qu'il paya au prix d'un emprisonnement) n'a été enregistré en faveur de la citoyenneté européenne ! Pourtant, au terme de la lecture de l'ouvrage de Teresa Pullano, on se plaît à imaginer que l'Europe parvienne à inspirer à son tour de tels actes de bravoure.

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°63, page 75 (06/2014)
Alternatives Internationales - La citoyenneté européenne. Un espace quasi étatique,