Lectures
Lettres de Syrie
par Joumana Maarouf et Nathalie Bontemps (trad.).
Buchet-Chastel (188 p., 18 euros)

Comment est née l'idée de publier les lettres que vous envoyait Joumana Maarouf ?

Nathalie Bontemps : Lorsque je vivais encore en Syrie, Joumana et moi avions noué une solide relation d'amitié. Nous sommes donc naturellement restées en contact après mon départ précipité pour la France, à la fin 2011. Nous correspondions par mail, et très vite l'idée lui est venue de les publier, en français uniquement, pour ne pas être repérée par les officiels syriens. J'ai donc traduit ses écrits pour les faire paraître tout d'abord sur le blog de Wladimir Glasman1, un ancien diplomate plus connu sous le nom d'Ignace Leverrier. Puis la rencontre avec l'éditeur Jean-François Delage a fait le reste.

Le résultat, c'est un journal de bord qui raconte l'évolution de la Syrie de mars 2012 jusqu'à décembre 2013. Considérez-vous qu'il raconte la révolution par le bas ?

N. B. : Je crois que c'est beaucoup plus simple que ça. Joumana évidemment exprime sa sympathie pour la révolution et les jeunes qui la mène, même à Damas qui est toujours sous contrôle gouvernemental. Mais je crois que, malgré l'expression de cet engagement, son regard reste neutre et honnête. Elle a écrit ce qu'elle a vécu, vu, lu ou entendu. D'où que cela vienne, mais en restant à l'échelle humaine. Elle n'hésite pas par exemple à raconter les tensions et les divisions qui se sont produites dans la salle des professeurs de l'école où elle enseignait. Sans escamoter les arguments des personnes pro régime. De même, elle narre la souffrance d'une mère qui a perdu son fils officier loyaliste. Car finalement dans le chaos qu'elle dessine, tous les Syriens sont des victimes.

Elle évoque aussi ses souffrances personnelles, l'arrestation de son mari, la peur de perdre ses enfants dans un bombardement, les départs précipités vers d'autres villes pour fuir les combats. Depuis, Joumana est venue se réfugier en France. Comment va-t-elle aujourd'hui ?

N. B. : Elle parle de ce qu'elle vit mais sans narcissisme aucun. Elle ne fait pas un travail sur elle-même. Elle témoigne pour témoigner, pas pour se soigner. Effectivement, elle et sa famille sont aujourd'hui arrivées à Paris. Pour eux, un nouveau combat commence puisqu'ils demandent l'asile politique, qu'il faut apprendre la langue, trouver un logement, rassurer les enfants... Mais elle va mieux. Elle continue de se mobiliser pour aider ses compatriotes restés dans un pays en guerre. Il ne faut pas se leurrer, nous n'attendons pas des merveilles de son témoignage, aussi juste et terrible soit-il. Peut-être peut-il aider à une prise de conscience dans l'opinion française. Mais ce n'est pas notre livre qui va armer les révolutionnaires syriens

Thomas Monnerais

(1) Un oeil sur la Syrie : syrie.blog.lemonde.fr

Alternatives Internationales, n°63, page 76 (06/2014)
Alternatives Internationales - Lettres de Syrie