Lectures
Ziyan
par Hakan Günday, traduit du turc par Pierre Bastien.
Éditions. Galaade (440 p., 24 euros)

La colère peut être une valeur littéraire, à condition qu'elle soit domptée. Cela peut passer par la rhétorique - les célèbres anaphores du J'accuse de Zola. Ou par une structure romanesque sophistiquée, comme celle élaborée par le Turc Hakan Günday. À la narration, il place un jeune conscrit, dont le nom n'apparaîtra qu'en bout de texte, encaserné dans les montagnes du Kurdistan turc. Autour de lui, des villages sans existence officielle où règnent encore les lois tribales. Parfois, des coups de feu retentissent mais jamais l'unité ne combat. En revanche, elle monte la garde. La nuit. Par grand froid. Sans équipement adapté. C'est au cours d'une de ces veilles que le narrateur projette de se tuer. La mort vient à lui d'une façon inattendue : par le fantôme de Ziya Hursit, ancien compagnon d'Atatürk, qui participa avec lui à la fondation de la République, puis voulut l'assassiner dans un projet d'attentat déjoué. D'un côté, le roman relate donc le quotidien de l'armée, cette institution qui semble le socle de la République ; et comment ses jeunes soldats glissent dans la folie, le crime, l'autodestruction. De l'autre, il raconte la construction de la République, les espoirs du jeune Ziya, ses tribulations en Allemagne, sa guerre contre les Grecs, et surtout, la façon dont les admirateurs d'Atatürk édifièrent autour de celui-ci un "mur de chair" l'isolant de la réalité, l'empêchant de voir qu'un autre sultanat était en train de remplacer le premier. Souvent brillant, parfois brouillon, le roman aurait mérité un sérieux travail d'édition dans sa première partie. La deuxième, en revanche, qui parvient à expliquer rationnellement l'affaire du fantôme, et à tirer une réflexion nuancée sur ce que fut la révolution turque et ce qu'elle devint, apparaît comme une réussite miraculeuse. Quand elle s'accompagne de tant d'honnêteté, quand elle débouche sur des analyses si fines, la colère n'est plus seulement une valeur littéraire, mais une valeur politique.

Alexis Brocas

Alternatives Internationales, n°63, page 78 (06/2014)
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