Lectures
Le rapport Brazza
par Catherine Coquery-Vidrovitch (préface).
Le Passager clandestin (307 p., 19 euros)

"J'ai trouvé dans l'Oubangui-Chari une situation impossible. C'est la continuation pure et simple de la destruction des populations sous forme de réquisitions, et bien que tout ait été mis en oeuvre (...) pour m'empêcher de voir clair dans le passé et surtout dans le présent, j'ai été amené à relever de graves abus de répression..." Ces mots sont postés le 24 août 1905 par Pierre Savorgnan de Brazza depuis le Congo français à un journaliste du Temps, au terme d'une mission d'enquête commandée par le gouvernement. Mais l'explorateur, emporté le mois suivant par la maladie, n'aura pas eu le temps de regagner la métropole pour présenter son rapport.

Temporaires, les dispositions des accords de Berlin (1885) et de Bruxelles (1890) sur l'accès des entreprises coloniales à l'immense bassin du Congo expirent en 1905 et doivent être renégociées entre puissances européennes. Les Britanniques, qui contestent le régime des concessions octroyant à des compagnies, sur des centaines de milliers d'hectares, le monopole de l'exploitation de l'ivoire et du latex, orchestrent une campagne d'opinion contre la Belgique et son "caoutchouc rouge" extrait sur la rive gauche du Congo avec le sang des populations locales. De l'autre côté du fleuve, la France, qui a également attribué l'exploitation de l'Afrique équatoriale française (AEF) à de grandes compagnies concessionnaires veut perpétuer ce système. Aussi dépêche-t-elle une mission qui doit fournir la preuve que sa gestion n'est pas entachée de crimes et qu'elle s'acquitte au contraire avec honneur de sa "mission civilisatrice", se trouvant ainsi mieux placée que les Belges pour la mener. Las, ce que rapportent Brazza et son équipe démontre par le menu que l'exploitation du Congo par la France est tout aussi odieuse qu'économiquement inefficace. Entre autres exactions systématiques pour forcer l'indigène à travailler et à payer l'impôt de capitation, la prise des femmes et des enfants en otage par l'administration. Beaucoup meurent des mauvais traitements en captivité.

En 1906, le gouvernement décide de ne pas publier le "rapport Brazza". Il restera dans le secret des archives jusqu'à son exhumation en 1965 par l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, qui le fit connaître dans le cadre de ses travaux sur la colonisation. Mais, faute d'avoir été jamais publié, ce document était resté inaccessible au grand public. C'est, un siècle plus tard, chose faite. Cette remarquable oeuvre de mémoire éclaire aussi le présent de l'Oubangui-Chari, la Centrafrique, en proie au chaos.

Antoine de Ravignan

Alternatives Internationales, n°63, page 79 (06/2014)
Alternatives Internationales - Le rapport Brazza