Lectures
Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ?
par Edgar Morin et Mauro Cerutti.
Fayard (128 p., 12 euros)
Une jeunesse européenne
par Guillaume Klossa.
Grasset (198 p., 12 euros)
Hold-up à Bruxelles. Les lobbies au coeur de l'Europe,
par José Bové et Gilles Luneau,.
La Découverte (262 p., 17 euros)

À l'approche des élections européennes, le rayon Europe plie sous le poids des nouveautés. En voici un échantillon qui, a défaut d'être représentatif, comporte les témoignages de pas moins de trois générations d'Européens convaincus.

Celui d'Edgar Morin, d'abord, associé pour l'occasion au philosophe italien Mauro Cerutti. Comme dans ses deux précédents opus consacrés au Vieux Continent (Penser l'Europe et Barbarie et culture européennes), le propos du chantre de "la complexité" tient en quelques mots : l'Europe n'est pas tant compliquée que complexe au sens où elle forme "un ensemble d'éléments extrêmement hétérogènes, mais qui sont associés". Dans cette perspective, son apparente décomposition exprimerait aussi une métamorphose. En guise de démonstration : une litanie fastidieuse d'assertions alternant le pour et le contre.

Né en 1973, Guillaume Klossa entend, lui, apporter le témoignage de "sa" génération, de ceux "qui n'avaient pas encore 20 ans" lors de la chute du Mur de Berlin. Au fil des pages, on lit davantage le point de vue d'une certaine jeunesse comme le suggère justement le titre : celle des étudiants qui auront découvert le continent à travers le programme d'échange Erasmus. Si l'auteur n'a plus à prouver son engagement proeuropéen (il a fondé le think tank Europa Nova), sa défense et illustration vire ici à l'incantation quand ce n'est pas à l'exercice de style.

La véritable surprise réside dans le dernier ouvrage dont le titre et la couverture sur fond noir, illustrée d'un pistolet, font a priori plutôt penser à... un roman policier. Et pour cause : de l'autorisation de mise sur le marché d'OGM au gaz de schiste en passant la politique agricole commune, les insecticides, etc., le député européen (EELV) José Bové revient sur différentes "enquêtes" ayant jalonné sa mandature et grâce auxquelles il a pu déjouer les tentatives de multinationales d'obtenir une législation européenne conforme à leurs intérêts. On connaissait l'éleveur du Larzac, le syndicaliste, le faucheur de plants OGM... On découvre ici un "détective" hors pair, qui, avec la complicité de sa fine équipe d'assistants parlementaires (ses "codéputés"), n'hésite pas à remonter aux sources, à recouper les informations, à recueillir des aveux. Sans jamais enfreindre le règlement du Parlement européen (à la différence de multinationales qui, elles, ne reculent devant rien). Malgré les liens incestueux entre les lobbyistes et les experts des agences de contrôle européennes (lire p. 23), il est possible, nous dit Bové, de contrecarrer leur plan en impliquant la société civile dans les débats. Pour autant, il n'appelle pas à l'interdiction du lobbying. Comme le pointe l'auteur de la préface, Daniel Cohn-Bendit, le problème est plus général : les agissements des multinationales ne font que révéler le fonctionnement encore opaque voire "a-démocratique" des institutions européennes. Ils ne sauraient non plus faire oublier le lobbying auquel les États s'adonnent eux-mêmes. Aussi les propositions formulées en conclusion portent-elles sur la gouvernance de l'Union au point d'être dignes de figurer dans le programme d'un candidat à une présidentielle européenne...

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°62, page 74 (03/2014)
Alternatives Internationales - Notre Europe. Décomposition ou métamorphose ?