Lectures
Éthique des relations internationales. Problématiques contemporaines
par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Ryoa Chung (dir.).
PUF (476 p.., 30 euros)

En France, les débats sur les relations internationales restent souvent assez convenus. Priorité donnée aux "droits de l'homme", postures répétitives sur l'ingérence et l'intervention militaire lors des crises à la périphérie de l'Europe, interrogations sur l'activité de nos ONG "humanitaires", contestations de l'ordre international teintées par des restes de tiers-mondisme et de marxisme, reviennent inlassablement lorsqu'une crise politique ou humanitaire éclate. Même l'arme nucléaire fait l'objet d'un consensus (de moins en moins), en tout cas, elle n'a pas engendré les mêmes interrogations morales sur son usage que dans la plupart des pays européens et aux États-Unis, durant les années 1980. Par ailleurs, l'intrusion des questionnements bourdieusiens dans les relations internationales amène chercheurs et observateurs à privilégier les enjeux de pouvoir dans les relations internationales au détriment des questionnements éthiques.

C'est regrettable car l'éthique, qui suscite inévitablement des dilemmes et teinte toutes les approches théoriques, occupe désormais une place importante dans l'analyse des enjeux globaux. Après avoir travaillé sur la légitimité des interventions armées réalisées au nom de l'humanité, et sur la justice internationale, le spécialiste du droit de la guerre Jean-Baptiste Jeangène Vilmer codirige un ouvrage qui semble avoir comme objectif pédagogique d'offrir au public francophone un tour d'horizon des débats qui fleurissent en dehors de nos frontières, et plus particulièrement dans le monde anglo-saxon.

Son intérêt est d'apporter un point de vue éclairé sur des sujets importants, comme l'éthique de la guerre (une guerre peut-elle être juste ?) ou celle du commerce international (doit-il se soumettre à des contraintes morales ?). Mais surtout il présente de nouveaux champs de réflexion, comme l'éthique de la santé globale (à partir de la notion ambivalente de droit à la santé), ou l'éthique des migrations (un monde sans frontières serait-il meilleur ?). On trouvera donc à la fois des thèmes assez familiers (l'action humanitaire) et d'autres moins connus, tels la justice transitionnelle (l'organisation de la justice au lendemain d'un génocide, d'une guerre civile...) sur laquelle la diplomatie française cherche désormais à prendre position. Ressortent de ce recueil d'articles universitaires, une riche réflexion sur l'"éthique du moindre mal" ("do not harm"), et des suggestions destinées à transformer l'approche théorique du "milieu" des relations internationales. Il s'agit donc d'un ouvrage de référence, qui permet un large tour informé de questions simples aux réponses difficiles, avec un nombre considérable de références bibliographiques. On pourra toutefois regretter les invocations récurrentes aux grandes icônes de la philosophie (Kant notamment), muant nombre d'articles en exégèse ou en débats abstraits. Certains chapitres sont de fait un peu déconnectés des réalités géopolitiques.

Pierre Grosser

Alternatives Internationales, n°62, page 74 (03/2014)
Alternatives Internationales - Éthique des relations internationales. Problématiques contemporaines