Lectures
Coloniser, pacifier, administrer. XIXe - XXIe siècles
par Samia el-Mechat (dir.).
CNRS Éditions (382 p.,25 euros)

La dernière décennie a connu un déferlement de travaux sur la contre-insurrection - comment s'attirer le soutien des populations civiles dans le contexte de colonisation ou d'enlisements militaires contre des insurgés - éprouvée par les Américains en Irak et en Afghanistan. À l'analyse de l'histoire immédiate, nombre de chercheurs ont préféré remettre cette doctrine civilo-militaire dans une perspective longue. Et comme l'histoire des empires connaît également un nouvel élan, nous disposons désormais de très nombreuses études comparatives sur les formes de maintien de l'ordre dans les empires coloniaux des XIXe et XXe siècles.

Cet ouvrage collectif, qui réunit historiens, géographes, juristes ou politistes, s'inscrit dans cette lignée. Il inclut des monographies très fouillées sur des lieux et des moments historiques divers. On y (re)découvre, par exemple, Théophile Pennequin, cet officier français chargé de rétablir l'ordre dans une province du Tonkin à la fin du XIXe siècle, l'un des précurseurs de la contre-insurection et modèle revendiqué de David Petraeus, l'ancien commandant américain des forces armées en Afghanistan. Comme ce dernier, Pennequin voulait déjà à l'époque "gagner les coeurs et les esprits" selon la formule consacrée.

D'autres contributions viennent rappeler à quel point l'expression "paix coloniale" est une illusion. Ainsi, dans le Sahara occidental, par exemple, les combats n'ont jamais cessé. Dans le protectorat britannique du Nigeria du Nord, la crainte de nouvelles rebellions "islamistes" a été permanente. Les levées d'hommes pour mener des guerres "européennes" provoquaient résistances et rebellions parmi les populations locales.

Une autre contribution, traitant de la guerre américaine aux Philippines au début du XXe siècle, montre bien qu'il ne s'agit pas seulement d'une petite guerre qui a forgé le caractère américain, mais bel et bien d'un laboratoire grandeur nature d'un État sécuritaire.

Plus largement, toutes les politiques menées par et dans les empires coloniaux - de la politique administrative des communes en Cochinchine, à la politique forestière au Maroc, en passant par le transfert des lois sociales françaises en Algérie - sont presque à chaque fois liées d'une manière ou d'une autre au contrôle des populations (il faudrait se demander dans quelle mesure les politiques publiques en métropoles n'avaient pas aussi cet objectif). Cela n'empêchait pas des comportements plus primaires, comme l'utilisation du vocabulaire (et parfois des pratiques) de la chasse à l'égard des autochtones, notamment au Congo belge.

Reste une différence essentielle avec la contre-insurrection d'aujourd'hui (également analysée) : les puissances coloniales avaient l'intention explicite de rester très longtemps sur ces territoires conquis.

Pierre Grosser

Alternatives Internationales, n°62, page 75 (03/2014)
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