Lectures
Comment devient-on génocidaire ?
par Damien Vandermeersch.
Grip éditions (158 p., 14,90 euros)

Vous avez été le juge d'instruction chargé des affaires Rwanda en Belgique. Afin de mener votre enquête, vous avez été amené à vous rendre sur place, à Kigali. Comment s'est-elle déroulée ?

Damien Vandermeersch : Sur place, j'ai entendu des victimes de crimes et des témoins. Et il y en a eu beaucoup puisque les meurtres se sont déroulés sur la place publique. Il a fallu d'abord les mettre en confiance pour qu'ils racontent leurs histoires. Puis recouper leurs témoignages avec les documents que nous avions trouvés. Mais c'est en écoutant le point de vue d'auteurs présumés que j'ai pris conscience de l'ampleur de la tâche. Des collègues rwandais me disaient que cela ne servirait à rien puisqu'ils nieraient. Dans leurs premières déclarations, ils disaient effectivement que rien ne s'était passé, qu'ils n'avaient rien vu. C'est impossible car si on circulait librement à l'époque, on a forcément vu quelque chose. Puis, dans un second temps, ils admettaient les massacres, reconnaissant qu'ils les avaient vus mais qu'ils n'en étaient pas responsables. Dans ce cas qui est-ce ? C'était alors le silence ou des voyous venus d'ailleurs... Derrière le juge, il y a un homme qui ne sort pas indemne de quelque chose comme cela. Mon enquête a été un voyage au coeur de la noirceur de l'âme humaine.

Pourtant, le génocide n'a pas été mené que par des assassins assoiffés de sang et de larmes, mais aussi par des "gens ordinaires" ?

D. V. : Des gens a priori non violents - des ministres, des religieuses, des professeurs - ont commis des crimes atroces parce qu'ils y ont été entraînés et pensaient rester impunis. On a souvent dit que c'était le chaos, la guerre, or c'est inexact, ce n'était pas une logique "tuer ou être tué" qui était à l'oeuvre. Il y avait une place pour le libre arbitre, comme durant la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle on pouvait être résistant, collaborateur ou se placer dans une troisième voie en n'apportant pas sa collaboration aux tueurs. Dans un génocide, on tue les gens pour ce qu'ils sont et non ce qu'ils font. On ne doit avoir de cesse de dénoncer cela et de penser qu'à l'intérieur de soi, il y a des choix à faire, c'est une question de repères.

Toute la lumière n'a pas été faite sur ce génocide. La justice - ou les justices - a encore beaucoup de travail devant elle.

D. V. : Effectivement, l'oeuvre de justice ne reste que modeste. Les dossiers ont été transférés au Tribunal pénal international pour le Rwanda, mais seules huit personnes ont été jugées, une goutte d'eau par rapport aux crimes de masse. Mais cela ne doit pas fait oublier les vertus du procès. 800 000 morts, ce n'est qu'un chiffre. Entendre une femme raconter que l'enfant qu'elle portait sur le dos a amorti le coup de machette qui l'aurait sinon tuée est essentiel. Car cela humanise l'atrocité et met un visage, une histoire, sur des crimes qui sont tout sauf abstraits. La justice travaille lentement, mais son travail est plus que jamais indispensable.

Amar Nafa

Alternatives Internationales, n°62, page 76 (03/2014)
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