Lectures
Je veux aller dans cette île
par Lim Chul-woo, traduit du coréen par Cho Soomi.
L'Asiathèque (300 p., 22 euros)

Imaginez un Garcia Marquez économe de ses moyens. Au lieu de la selva colombienne, il aurait grandi sur une île désolée au sud de la Corée, Nag'ildo, où l'inconnu commence sur les rivages de l'île voisine, et où les échos de l'histoire ne parviennent que lointainement. Nag'ildo, confetti plein de vent où le riz ne pousse pas, où l'on ne fête pas les anniversaires des filles, et où l'on se nourrit d'orge et d'histoires réalistes et magiques, que Lim Chul-woo, le Marquez du lieu, a refaçonnées ici en étranges paraboles. Récit de la vengeance de la mère Opsun, femme battue possédée par les défunts de sa belle famille - qui lui donnent l'autorité pour gifler son mari violent. Récit de l'amour d'un infirme pour une entraîneuse au grand coeur. Cancan de paysannes expertes dans le maniement des métaphores sexuelles... Histoires propres à la famille de l'auteur - dont la naissance fut annoncée à sa grand-mère par la vision propitiatoire d'un cochon solidement pourvu ! Souvent comiques et égrillardes, ces petites narrations s'inscrivent dans le contexte d'une ruralité coréenne inconnue du lecteur occidental : cela fonde leur valeur documentaire. Mais par sa plume elliptique, Lim Chul-woo donne l'impression que ces histoires sont suspendues dans le temps, qu'elles peuvent avoir eu lieu en cent villages du monde où l'on vit encore de la terre et de la mer, et où l'on croit encore aux esprits. Et c'est en cela qu'il est un grand écrivain dans la lignée de Marquez : en nous contant les légendes de chez lui, Lim Chul-woo nous parle de l'homme, de toute éternité.

Alexis Brocas

Alternatives Internationales, n°62, page 78 (03/2014)
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