Lectures
Les éclats de la guerre. Chroniques de la peur, du journalisme et des fantômes
par Philippe Simon.
François Bourin éditeur (200 p., 20 euros)

Philippe Simon fait partie de ces jeunes journalistes partis à Sarejevo dès le début de l'extension du conflit yougoslave à la Bosnie Herzégovine, au printemps 1992. Pour sentir le souffle de l'histoire et se mesurer à l'expérience extrême de la guerre. Il y a vécu jusqu'à fin 1994, le siège impitoyable de la ville par l'armée serbe dont il fait un récit à la subjectivité assumée. Avec des incursions notamment dans les camps où étaient détenus des centaines de musulmans sur fond de nettoyage ethnique. Il est rare qu'un journaliste s'autorise le "je" et passe devant son sujet. Même plus de vingt ans après. L'exercice pourrait céder facilement au culte complaisant de l'héroïsme ignoré du reporter de guerre, ou au charme douteux des souvenirs d'anciens combattants. Deux écueils que Philippe Simon évite grâce à une impeccable distance et à sa justesse dans l'exploration de l'intimité de l'événement, dont les journalistes étaient devenus partie prenante. Le résultat est un reportage sensible et profondément humain sur cette tragédie européenne : une ville sous le feu continu des nationalistes serbes et dont les casques bleus étaient devenus, à leur corps défendant, davantage les geôliers que les protecteurs. On saisit mieux non seulement le métier de journaliste en zone de conflit, mais aussi le sort partagé des habitants de Sarajevo et plus encore, la lente perversion des relations sociales à mesure que la guerre s'installe et devient un système, et que se révèle l'impuissance de la communauté internationale à en enrayer la logique cynique.

Thierry Brésillon

Alternatives Internationales, n°62, page 78 (03/2014)
Alternatives Internationales - Les éclats de la guerre. Chroniques de la peur, du journalisme et des fantômes