Lectures
La Jordanie contestataire
par Pénélope Larzilière,.
Actes Sud, (242 p., 24,80 euros)

Contrairement à la Tunisie et à l'Égypte, la Jordanie n'a pas connu de révolution qui ait renversé le régime du roi Abdallah. Un régime qui depuis 1992 autorise l'expression des partis présents au Parlement, mais qui verrouille le jeu politique. C'est aux contraintes du militantisme dans ce cadre semi-autoritaire et aux stratégies qu'il suscite que s'intéresse Pénélope Larzillière, chargée de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), dans ce livre minutieux. Pour le faire, outre l'analyse générale du contexte jordanien et ses spécificités (le poids de la question palestinienne notamment), la sociologue suit les trajectoires personnelles d'activistes engagés dans les principaux courants présents dans le pays (nationaliste arabe, communiste, islamiste...) depuis les années 1960. L'auteure s'intéresse d'abord à l'initiation politique de ces militants et montre le rôle central des lieux et des passeurs dans le choix de tel ou tel courant idéologique par un individu. C'est souvent un professeur de lycée, un animateur de club de jeunes, un camarade d'université... qui entraîne le futur activiste vers une tendance idéologique plutôt qu'une autre. La rencontre prime sur la réflexion abstraite. Pour autant, la plupart des militants se tiendront à ce premier choix toute leur vie. Une vie faite pour beaucoup d'entre eux de longues périodes de clandestinité, et donc aussi de complicités partagées, jusqu'à l'autorisation des partis au début des années 1990. Pour le parti communiste, cette légalisation, qui coïncide avec la fin de l'Union soviétique, va paradoxalement se révéler fatale, tant ses militants réalisent alors la faible audience de leur formation dans la société jordanienne. Certains se reconvertissent dans la défense des droits de l'homme, détachant ainsi leur combat quotidien, sinon leur pensée, de l'idéologie qui les a nourris depuis leur premier engagement. L'auteure montre a contrario comment les Frères musulmans dont l'existence a toujours été autorisée par le régime ont progressivement réussi, en s'appuyant sur le fait que le vocabulaire et les valeurs religieuses imprègnent la société jordanienne, à transformer leur interprétation partisane de l'islam en référent central, presque unique, de l'univers politique jordanien. Référent à partir duquel les autres sont désormais contraints de se définir. L'un des chapitres les plus instructifs de l'ouvrage de Pénélope Larzillière porte sur le rôle, trop peu médiatisé hors du Moyen-Orient, de certains syndicats professionnels (avocats, médecins...) Ils sont en effet dans les régimes autoritaires arabes l'un des rares espaces d'expression politique critique dans la mesure où l'État lui-même a besoin pour son propre fonctionnement des experts qu'ils regroupent, les ingénieurs notamment. L'expression critique est ainsi réservée à des élites que le régime coopte régulièrement pour tenter d'éteindre, en satisfaisant les ambitions personnelles, les contestations collectives trop menaçantes.

Yann Mens

Alternatives Internationales, n°61, page 74 (12/2013)
Alternatives Internationales - La Jordanie contestataire