Lectures
Annawadi. Vie, mort et espoir dans un bidonville de Mumbai
par Katherine Boo.
Buchet-Chastel (320 pages, 23 euros)

Journaliste au Washington Post puis au New Yorker, lauréate du prix Pulitzer en 2000, Katherine Boo s'installe alors en Inde, pays dont elle découvre progressivement les cultures. Ses enquêtes à Mumbai (Bombay), capitale économique, la conduisent à la fois dans les lieux du pouvoir et dans leurs confins, les bidonvilles, où sévit une économie informelle qui permet à une population marginalisée de survivre. Elle opte pour la fiction afin de mieux nous familiariser avec les bidonvillois, leurs espérances et leur misère, qui incarnent ce que trop souvent la presse résume par un chiffre. Ce sont donc des habitants (Asha, Sunil, Manju...) qui nous introduisent dans la vie de ce bidonville Annawadi ("terre des frères aînés" en tamoul) bricolé tant bien que mal en 1991, à deux pas de l'aéroport international, sur des terrains marécageux, par les ouvriers venus du Tamil Nadu pour réparer une piste d'atterrissage et qui s'y sont installés rêvant d'une vie meilleure... C'est un petit bidonville qui abrite trois mille personnes dont seulement six ont un emploi régulier, comparé à Dharavi peuplé d'un million d'habitants au coeur de Mumbai (remarquablement étudié par l'anthropologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky), pourtant ce qu'elle décrit est semblable. Un slumlord corrompu "contrôle" la population, des partisans du parti ultranationaliste, le Shiv Shena, s'activent à l'approche des élections, installent des latrines, distribuent des roupies, organisent des fêtes avec un buffet, etc. Venus de la campagne pour s'enrichir dans la grande ville, les habitants s'entassent dans de minuscules et inconfortables cahutes, récupèrent sur les chantiers de l'aéroport tout ce qui est métallique (robinets, clous et vis, plaques, etc..), se nourrissent des restes jetés dans les poubelles, traficotent en permanence, se font tabasser par les vigiles, rançonner par les policiers. Ce quotidien précaire se répète chaque matin. Certains sniffent l'alcool contenu dans du cirage qu'ils font chauffer, cette drogue les rend fous... D'autres boivent, et ivres deviennent violents. Tous sont pris dans des engrenages qui les fracassent. On ne vit pas vieux à Annawadi. Quelques familles sont sans parents, le père a disparu, la mère est morte, l'aîné, à peine adolescent s'occupent des plus jeunes, qui contribuent à l'économie du foyer en fouillant les poubelles. Des femmes se prostituent. Quelques animaux de ferme traînent leurs frêles carcasses dans les ruelles. La solidarité se fait rare. Un jour Sunil trouve deux longues moulures en aluminium (appelé l'"argent allemand"), autant dire un trésor ! Un autre jour, dans l'armoire qui protège un extincteur il prélève la patte de soutien, tout morceau de fer a un prix. Mais sa récompense est immatérielle, c'est la vue sur Mumbai depuis le toit du parking de l'aéroport. Son ailleurs est ici. Et ici, c'est "danger de mort". En 2009, les autorités labourent le bidonville, l'aéroport grandit et se pare de nouveaux hôtels de luxe. Au banquet des riches, les pauvres sont immanquablement exclus.

Thierry Paquot

Alternatives Internationales, n°61, page 75 (12/2013)
Alternatives Internationales - Annawadi. Vie, mort et espoir dans un bidonville de Mumbai