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Femmes/fraises Import/export
par Djemila Zenidi.
PUF (178 p., 20 euros)

Les fraises que nous consommons - en barquettes ou dans des glaces, confitures et autres pâtisseries - ont de grandes chances de venir d'Espagne, troisième producteur mondial. De grandes chances d'avoir été ramassées dans la province andalouse de Huelva, qui fournit 90 % de la récolte nationale. Et de grandes chances d'avoir été cueillies par des mères de famille marocaines, le dos cassé en deux.

À la veille de la crise, en 2008, elles étaient 30 000 dans la province de Huelva. Si leur nombre a chuté depuis, elles continuent de former l'essentiel du flux des saisonniers étrangers. Ce n'est pas un hasard. Au cours des années 2000, avec les élargissements de l'Union européenne, les travailleurs temporaires est-européens ont déserté les serres et les champs de Huelva pour des emplois mieux rémunérés et les employeurs se sont tournés vers le sud de la Méditerranée. Pas question cependant pour une Europe obsédée par le syndrome de l'invasion de permettre à ces ouvriers de s'installer à demeure. Avec l'appui technique et financier de Bruxelles, l'Espagne a donc mis en place le système dit des "contrats à la source" (contratos en origen), par lequel le travailleur s'engage à rentrer chez lui sitôt la saison terminée. Et la meilleure assurance que le contrat soit respecté, c'est d'embaucher des femmes pauvres, d'origine rurale et mères de famille. Elles sont réputées dociles et soumises et, surtout, peu enclines, avec un enfant resté au pays, à tenter l'aventure de l'émigration clandestine. Si le gouvernement algérien, opposé à cette sélectivité dans le recrutement, a refusé de passer des accords sur les contrats à la source avec l'Espagne, le Maroc n'a pas eu les mêmes réticences.

Djemila Zenidi, géographe et chercheuse au CNRS, analyse ici cette délocalisation à l'intérieur des frontières dont l'objet est d'exploiter au maximum une force de travail fournie par des personnes ne devant pas exister sur le territoire. Entre le moment où elles posent le pied sur le sol espagnol et leur départ, ces femmes sont sous contrôle, strictement encadrées et surveillées, obligées par les employeurs de se loger sur les fermes, loin des bourgs, privées de liberté de mouvement et de relations avec l'extérieur, soumises par la crainte de se voir retirer des heures de travail et, surtout, de ne pas être réembauchées l'année suivante.

Car c'est là la plus grande perversité du système. Si ces femmes se résignent à la servitude volontaire, c'est qu'elles y voient juste une étape sur le chemin de l'émigration définitive. Elles espèrent qu'au terme de plusieurs contrats successifs, elles décrocheront un emploi permanent et un permis de séjour. Une possibilité légale qu'employeurs et services administratifs leur font miroiter pour obtenir leur consentement à l'esclavage, mais qui en pratique, vu l'état du marché de travail, ne se concrétise jamais. Très souvent, ces femmes intériorisent l'échec de leur projet migratoire : si elles n'ont pas pu obtenir le sésame, c'est qu'elles n'ont pas assez trimé dans les champs et su mériter la reconnaissance de leur patron. Le stade ultime de l'aliénation que l'Europe inflige à ses marges pour jouir de ses fraises.

Antoine de Ravignan

Alternatives Internationales, n°60, page 74 (09/2013)
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