Lectures
Le roman de la Perestroïka. À la cour des tsars rouges.
par Vladimir Fédorovski.
Éditions du Rocher, (240 p. , 21 euros).

Vladimir Fédorovski raconte la fin d'une époque. L'ancien diplomate soviétique, aujourd'hui écrivain, mêle récit factuel, impressions personnelles et témoignages de première main pour raconter la longue déliquescence d'un régime communiste responsable de millions de morts.

Si l'essentiel de l'ouvrage est consacré à la personne de Mikhaïl Gorbatchev et à la perestroïka ("restructuration") - "réduction des dépenses militaires pour impulser une détente internationale, accroître la production par une mobilisation des ressources matérielles et technologiques, revivifier la société par un langage de vérité" -, Fédorovski n'hésite pas à remonter à la mort de Staline en 1953, date à laquelle sont apparus, selon lui, les signes annonciateurs de la fin du système soviétique. La description des successeurs du "petit père des peuples" est savoureuse. Entre un Krouchtchev, "dangereux irresponsable, capable de déclencher une guerre mondiale sans même l'avoir voulu", un Brejnev qui finira sa vie reclus dans le labyrinthe du Kremlin, drogué aux médicaments et aux somnifères par sa belle infirmière, puis des dirigeants vieillissants "qui n'arrêtent pas de mourir" selon le bon mot de Reagan, Gorbatchev apparaît de fait comme un être à part dans une nomenklatura complètement déconnectée de la vie réelle, qui ne cesse de se mentir à elle-même. Pourtant, il est lui aussi un pur produit du système, qui a joué le jeu du Parti, tout au long de son ascension jusqu'au poste suprême de Secrétaire général en 1985. "Vice-roi" de la province de Stavoprol, sa région natale historiquement opposée aux décisions de Moscou, celui que l'on n'appelle pas encore Gorby est un petit notable, responsable des questions agricoles. Ce ne sont pas ses résultats, plutôt médiocres, qui le conduiront à Moscou, mais sa rencontre décisive avec Andropov, alors chef du KGB, la police politique du régime. Sentant que le régime courrait à sa perte, Andropov devient le parrain politique de Gorbatchev, et fait tout pour favoriser l'ascension d'un homme qui ne se voile pas la face sur l'état réel de la société soviétique. C'est lui qui enverra Gorbatchev en visite au Canada au début des années 1980. Une visite diplomatique qui le révélera au monde occidental. Surout, une visite au cours de laquelle Gorbatchev rencontre son maître à penser en la personne d'Alexandre Yakovlev, ancien ambassadeur, proche des milieux culturels et intellectuels, et véritable théoricien de la glasnost ("transparence") et de la perestroïka. Dès lors, Gorbatchev va être systématiquement pris entre deux feux. Celui d'Andropov, qui ne milite que pour une adaptation du régime et Yakovlev, partisan de sa dissolution complète. Cette incapacité à trancher entre ligne réformiste et radicale va être fatale à un Gorbatchev. Il ne cesse pas de perdre son influence au profit de son alter ego mais néanmoins adversaire Boris Eltsine qui le renverse en 1991.

Thomas Monnerais

Alternatives Internationales, n°60, page 75 (09/2013)
Alternatives Internationales - Le roman de la Perestroïka. À la cour des tsars rouges.