Lectures
Volver. 300 semaines pour 300 000 disparus pendant la dictature en Argentine (1976-1983)
par Pierre Bercis.
Cerf (192 p.,16 euros).

Chaque jeudi, pendant six ans, vous avez manifesté en solidarité avec les Mères de la place de Mai devant l'ambassade d'Argentine à Paris pour dénoncer la dictature militaire. Comment vous en est venue l'idée ?

C'était un acte de pure folie. La ronde inlassable entamée par les Mères de la place de Mai, à partir du 30 avril 1977, pour réclamer à la junte militaire argentine des nouvelles de leurs enfants disparus m'a paru exemplaire. Elle appelait une action de solidarité. Lorsque j'ai lancé, le 5 octobre 1978, cette réplique devant l'ambassade d'Argentine à Paris, j'imaginais un engagement de quelques mois. Nous sommes restés mobilisés pendant 320 semaines. La persévérance est bien au coeur du combat pour les droits de l'homme et souvent la clé de son succès.

Quel souvenir émouvant gardez-vous de ces manifestations à répétition ?

J'ai la satisfaction d'avoir accueilli des amis politiques - je suis militant socialiste - comme François Mitterrand ou Lionel Jospin. Des people aussi : Yves Montand, Simone Signoret ou Catherine Deneuve. Mais sans conteste, les souvenirs émouvants sont associés à la présence d'Argentins résidants en France ou de passage à Paris et qui se sont joints à nous. Je pense au docteur Osvaldo de Benedetti : son fils détenu par les sbires de la junte venait d'être abattu alors qu'il tentait de s'enfuir de la prison. On a pleuré ensemble.

Vous confiez une déception : la dirigeante des Mères ne vous a pas reçu à Buenos Aires. Savez-vous pourquoi ?

Pendant leurs séjours à Paris, les Mères manifestaient avec nous. À l'occasion, nous avions tourné un film, retraçant notre action, que je souhaitais compléter d'une interview de leur présidente, Hebe de Bonafini. Lors d'un passage à Buenos Aires, elle m'a donné rendez-vous à son local, mais n'est jamais venue et n'a donné aucune suite malgré mes rappels insistants. Je l'ai croisé à nouveau en 1986 : je faisais partie de la délégation qui accompagnait François Mitterrand lors d'un voyage en Argentine. Mais la présidente des Mères s'est montrée plus intéressée par une rencontre avec Danielle Mitterrand qu'avec moi. Sans doute étaient-ce les signes avant-coureurs de la dérive politicienne qu'a connue ensuite cette organisation.

Pourquoi avoir fondé une ONG appelée "Nouveaux droits de l'homme" (NDH) ?

J'entendais critiquer la conception défensive des grandes organisations. Pour moi, les droits de l'homme participent d'une dynamique et d'un projet de société qui intègre, par exemple, les droits à un environnement sain, à la laïcité ou encore à la paix. Il s'agit d'un engagement de longue haleine qui doit être mené de pair avec la lutte en faveur des droits de l'homme traditionnels, comme notre combat d'hier en faveur des disparus d'Argentine.

Yves Hardy

Alternatives Internationales, n°60, page 76 (09/2013)
Alternatives Internationales - Volver. 300 semaines pour 300 000 disparus pendant la dictature en Argentine (1976-1983)