Editorial

Le monde d'après

L'état de la Terre ? Pas formidable. A l'accumulation des mauvaises nouvelles malgré quelques éclaircies sur le front de l'environnement - climat, biodiversité, ressources en eau... - s'est ajoutée cette année la catastrophe nucléaire du Japon. Elle révèle à quel point les risques écologiques qui menacent notre existence sont notre oeuvre.

Après Fukushima, deux observations s'imposent. La première, c'est que nous paraissons enfin comprendre que le nucléaire est une industrie où, quelles que soient les précautions prises, un événement catastrophique reste toujours de l'ordre du possible. Ce risque demande donc que la sûreté et la sécurité des centrales ne dépendent pas seulement des avis des experts, aussi indépendants soient-ils, aussi transparentes soient leurs délibérations, mais relèvent de la responsabilité assumée des pouvoirs politiques et d'un débat citoyen informé. Le risque pris doit être pleinement accepté par la société, et cela renvoie donc au débat démocratique.

La seconde, c'est que le système énergétique - et la place qu'y occupe l'atome - est devenu un débat politique central dans un monde qui doit avoir - entre autres contraintes - divisé par deux ses émissions de carbone dans la première moitié de ce siècle pour se donner une chance de contenir le changement climatique dans des limites supportables. Ce débat porte en lui celui, plus large, du contenu et des modalités de la transition vers l'" économie durable ". En particulier le partage équitable de ses coûts et de ses bénéfices entre riches et pauvres, à l'échelle mondiale comme à celle des territoires.

Avec ou sans nucléaire et indépendamment des solutions énergétiques de remplacement, nous ne pourrons nous dispenser des efforts à entreprendre - ils sont considérables - pour mener à bien la nécessaire conversion écologique de nos économies. Ce changement est d'autant plus difficile à mettre en oeuvre que la fuite en avant de nos sociétés dans la consommation toujours croissante des ressources nous empêche d'en penser les lignes.

Cet " Etat de la Terre ", publié par Alternatives Internationales et par l'Institut du développement durable et des relations internationales, contribue à les éclairer. D'abord, en proposant une cartographie richement documentée des menaces écologiques locales et globales induites par un modèle de croissance qui mène l'humanité droit dans le mur. Ensuite, en explorant les possibles dans les champs où il est urgent d'agir. Aucun de ces champs de l'économie durable (et qui structurent ce numéro) - préservation du climat, gestion des risques industriels et des ressources non renouvelables, protection de la biodiversité et des eaux, politiques agricoles et alimentaires - ne peut être traité isolément. Tous interfèrent et se répondent. Toute solution dans un domaine appelle des transformations dans un autre. Certaines de ces transformations sont à l'oeuvre et, même si elles ne font pas aujourd'hui système, elles dessinent déjà la physionomie de l'économie durable. Elles font aussi naître des controverses et révèlent de nouveaux rapports de force à l'échelle de la planète.

Généraliser ces transformations réclame un effort de coordination internationale sans précédent. Il y faut une intentionnalité : on ne peut compter sur la pénurie des ressources - elle n'est pas pour demain - pour que s'enclenche à temps ce changement. Peut-on miser sur la volonté politique des Etats ? De l'Europe à la Chine, l'économie durable est loin d'avoir emporté l'adhésion de tous ceux qui nous gouvernent. Pourtant, de plus en plus d'études démontrent qu'ils font un mauvais calcul. Fukushima nous réveillera-t-il ?

Alternatives Internationales (hors série), n°09, page 5 (05/2011)
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