Editorial

Malédiction !

La malédiction des matières premières, c'est, croit-on, surtout un problème de pauvres. Un malheur qui accable les États du Sud incapables de convertir leur rente pétrolière, agricole ou minière en développement industriel et en emplois. Soit que leurs dirigeants sont corrompus ou incompétents. Soit qu'il est difficile de sacrifier la consommation immédiate des recettes d'exportation sur l'autel des investissements de long terme. Soit que les termes de l'échange avec les pays riches ne cessent de se dégrader. En général, tout cela à la fois.

De l'or de Cajamarca à la cassitérite du Kivu, du coton burkinabé à l'huile de palme de Bornéo, des terres rares de Mongolie intérieure au charbon du Jarkhand, les histoires racontées dans ce numéro, par le texte et par l'image, montrent à quel point ce qui est en définitive à la base de notre vie de tous les jours - les matières premières - reste aujourd'hui produit dans des conditions qui relèvent d'un autre âge.

Un âge d'abondance. Durant " le court XXe siècle ", celui de l'avènement de la consommation de masse, la disponibilité de l'énergie ou des produits agricoles bon marché favorisait le plus souvent les clients, véritables rois dictant leurs prix et fixant les règles du jeu. Mais depuis une petite dizaine d'années, ce monde a disparu. À la suite du pétrole, les cours de toutes les matières premières ou peu s'en faut se sont envolés. C'est à peine si la crise qui, depuis 2008, freine la demande des pays développés, tempère ce mouvement tiré par la demande des grands émergents. La malédiction des matières premières n'est plus seulement du côté des producteurs, elle est aussi, désormais, du côté des pays consommateurs, riches inclus.

Cette hausse généralisée des prix n'est pas un de ces coups de sang dont les produits de base offrent régulièrement le spectacle, suivis de retournements non moins spectaculaires. On le mesurera mieux à la lecture des analyses de nombreux marchés présentées ici grâce aux contributions des experts de CyclOpe, l'annuel des matières premières avec qui Alternatives Internationales s'est associé pour réaliser ce numéro.

Les " fondamentaux " poussent à des prix durablement élevés. La raison ? Essentiellement, la tension croissante entre d'une part un monde physique fini, dont bien des ressources, comme les terres arables, sont souvent au bord de l'épuisement, et d'autre part une consommation qui continue de croître indéfiniment. Les pays émergents, Chine en tête, et ceux qui suivent n'ont aucune intention de renoncer à cueillir à leur tour les fruits du paradis, fussent-ils empoisonnés.

Cette tension a atteint la zone rouge. En atteste le retour d'un jeu que les États avaient longtemps délaissé : la restriction de leurs exportations au nom de leurs intérêts nationaux. L'Inde et le Vietnam ont ouvert la partie en suspendant en 2008 leurs ventes de riz. Des petits joueurs : en 2010, la Chine a fait plus fort en abaissant ses plafonds d'exportation de métaux stratégiques. Mais les Occidentaux ne sont pas crédibles quand ils vilipendent cet égoïsme de nouveaux riches. Les États-Unis envisagent très sérieusement de garder par-devers eux leur gaz, tellement abondant que les prix du mètre cube sont au plancher outre-Atlantique, au grand dam des Européens qui seraient volontiers acheteurs, eux qui rament avec des prix de l'énergie nettement plus élevés.

L'énergie plus chère : c'est l'ultime mauvais tour des matières premières. Au niveau actuel des prix, les progrès technologiques rendent économiquement exploitables des réserves de combustibles fossiles non conventionnels dont le niveau est proprement ahurissant. Au point que si l'humanité chavire dans un siècle ou deux sous les chocs du changement climatique, ce devrait être avec encore beaucoup de carburant dans ses soutes. Pour voir chuter les émissions de gaz à effet de serre, impossible d'attendre de la contrainte physique qu'elle se substitue à l'absence de volonté politique. Malédiction !

Alternatives Internationales (hors série), n°11, page 5 (07/2012)
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