Présidentielle sous menace

Le sang risque de couler encore dans la classe politique libanaise au cours de l'année qui s'annonce. Car dans ce pays comme ici, la campagne pour l'élection présidentielle de 2007 a commencé. Mais avec une différence de taille. Là-bas, seuls les députés votent pour désigner le chef de l'Etat. En 2004, sous pression de la Syrie, ils avaient d'abord entériné la prolongation parfaitement exorbitante du mandat du chef de l'Etat pour trois ans. Puis ils avaient reconduit Emile Lahoud, affidé de Damas, à ce poste. Les temps ont changé. Après l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri en février 2005, la Syrie a été contrainte de retirer ses troupes du Liban. Elle tient donc encore plus qu'avant à garder le contrôle de la présidence libanaise. A ce jour, son favori pour ce poste réservée à un chrétien maronite semble bien être, ironie de l'histoire, l'un de ses anciens adversaires. Et parmi les plus acharnés puisqu'il s'agit rien moins que du général Michel Aoun qui mena une guerre frontale contre la Syrie à la fin des années 80. Et la perdit après qu'en 1990 Washington eut rémunéré Damas de son improbable soutien dans la guerre du Koweït en lui abandonnant le Liban. De retour au Liban en 2005, après un exil de quinze ans en France, Michel Aoun s'est rapidement jeté dans des alliances avec les clients de cette Syrie qu'il avait longtemps conspuée. Des alliances que, à l'instar de celle qui le lie désormais au Hezbollah, il justifie au nom de l'unité nationale. Mais qui pourraient surtout lui valoir d'accéder à la magistrature suprême. Depuis le printemps 2005, les alliés de Damas sont minoritaires au Parlement.A moins d'obtenir des élections législatives anticipées, la Syrie doit donc circonvenir ce corps électoral très particulier qu'est l'Assemblée nationale libanaise pour que son projet présidentiel aboutisse. Même si les revirements ne sont jamais exclus dans la classe politique, au Liban comme ailleurs, il paraît improbable que les députés les plus ouvertement antisyriens changent soudain de bord demain. Reste le marais des fluctuants, des indépendants, de tous ceux qui vont au plus offrant. Ou au plus menaçant.

Le Courant du futur, emmené par Saad Hariri, fils du défunt Premier ministre- milliardaire, dispose bien sûr de moyens financiers considérables. La Syrie, elle, depuis plus de trente ans, n'a jamais hésité à verser le sang pour faire passer ses "messages" politiques. Le fantasque leader druze, Walid Joumblatt, aujourd'hui allié de Saad Hariri après avoir longtemps servi Damas, le sait bien dont le père fut assassiné par la Syrie en 1977 pour insubordination à l'autorité du président Hafez al-Assad. Certes, Hariri, Joumblatt et leurs alliés ont reçu les encouragements de Washington et de Paris lorsqu'ils ont mobilisé une partie de leur pays contre la Syrie lors du Printemps de Beyrouth en 2004. Et ils se sont senti pousser des ailes. Ce soutien lointain et verbal risque hélas d'offrir peu de protection aux hommes politiques libanais si le régime de Bachar al-Asad décide de mener la campagne présidentielle de 2007 avec les méthodes mafieuses qui sont de plus en plus les siennes.

Alternatives Internationales, n°33, page 5 (12/2006)
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