Crises extrêmes : Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides,
sous la dir. de Marc Le Pape, Johanna Siméant, Claudine Vidal,.
La Découverte (334 p, 28 euros)

Comment prévenir les massacres de masse, empêcher les génocides? De Matignon au ministère des Affaires étrangères en passant par l'Agence française de développement ou les coordinations d'ONG, chacun s'attache aujourd'hui à se doter, au plus vite, au niveau national, européen mais aussi onusien, d'instruments capables de détecter l'imminence des crises "extrêmes". Fonctionnaires, universitaires, acteurs non gouvernementaux traquent les signes annonciateurs des drames. Ils tâtonnent pour mettre sur pied des mécanismes d'alerte fiables, afin d'étouffer tant qu'il est encore temps, une horreur annoncée. Un travail d'information et d'organisation dont la vocation est aussi, après le déchaînement de la violence, de "pacifier scientifiquement" pour reprendre la terminologie de Sandrine Lefranc, auteur, en 2002, d'une remarquable étude sur les "politiques du pardon" aux Presses Universitaires de France.

Instruits par les massacres de masse en Bosnie, au Cambodge ou en Rwanda, les dix-neuf chercheurs emmenés par Marc Le Pape, Johanna Siméant et Claudine Vidal -qui codirigent le groupe de recherches du CNRS sur les "crises extrêmes"- se refusent à être les témoins passifs des génocides à venir. Ils démêlent l'écheveau de nos émotions, maladresses, calculs face aux massacres et guerres civiles les plus médiatisés. Se méfiant des prophéties autoréalisatrices et de la "rétrodiction" -la suite de l'histoire n'étant jamais écrite à l'avance- les auteurs partagent leurs champs d'études, interrogent leurs propres positionnements. Ils analysent les observations, savoirs, actions et controverses suscitées par les crises contemporaines. Le récit journalistique, judiciaire, universitaire, onusien ou associatif est examiné au travers des événements les plus dramatiques de ces quinze dernières années: Balkans, Afrique des Grands Lacs, Proche-Orient (en revanche cet ouvrage ne traite pas des conflits actuels : Afghanistan, Irak, Darfour...). Les récits des victimes et la manière dont ils ont été reçus sont tout aussi minutieusement analysés. Cet ouvrage apporte une utile contribution à une irénologie (la science de la paix) naissante.

Malheureusement, il en reste aux constats et ne propose guère de pistes dont gouvernements, organisations internationales et ONG pourraient se saisir. Reste que ces contributions sont une invitation adressée aux décideurs pour améliorer l'efficacité de leurs politiques (en particulier le chapitre de Yves Buchet de Neuilly sur les dynamiques européennes de gestion des crises). Il serait souhaitable que ce travail de recherche se poursuive en y associant des acteurs "opérationnels" d'Etat -diplomates, militaires, parlementaires et ministres- afin qu'ils partagent leurs expériences de gestion de l'information et de la décision. Un regard de l'intérieur très attendu et tout aussi nécessaire que les apports des témoins-experts ou ceux, irremplaçables, des ONG (par exemple celui d'Amnesty International, consacré aux liaisons dangereuses du témoignage humanitaire et des propagandes politiques).

Christian Lechervy

Alternatives Internationales, n°33, page 79 (12/2006)
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