Editorial

La stricte suffisance de la France

Cela s'appelle la doctrine de " la stricte suffisance ". Et c'est un élément essentiel de la doctrine nucléaire française. Le principe est simple : la France est un gentil pays qui ne veut agresser personne, mais qui a besoin d'un stock minimal de têtes nucléaires pour faire face aux menaces qui pourraient la guetter. Aujourd'hui, nos 300 têtes sont censées nous permettre de dormir tranquilles.

Le problème, c'est que les menaces ne sont plus si claires que du temps de l'Union soviétique. En brandissant la bombe, Paris espérait alors dissuader l'Armée rouge de fondre sur l'Hexagone. Les dangers les plus immédiats aujourd'hui semblent plutôt venir du terrorisme global ou de groupes armés locaux qui sont parfois ses alliés. Face à ces ennemis-là, l'arme nucléaire est inutile. Contre eux sans doute, répliquent les défenseurs de la dissuasion, mais quid d'Etats comme l'Iran et la Corée du Nord ? Ne faut-il pas garder l'arme fatale pour les dissuader de nous nuire puisqu'ils ne cessent de progresser vers la bombe et que nous ne parvenons pas à les en empêcher ? Après tout, la dissuasion a fonctionné avec l'Union soviétique.

Il est difficile de dire si l'URSS aurait frappé une France privée de protection nucléaire, mais si l'on pense que oui, lâchons la bonde et que tous les pays du monde s'équipent pour mieux se dissuader ensemble. Vous êtes de mauvaise foi, rétorquent les défenseurs de la dissuasion : il y a les pays sérieux, responsables, qui armés du nucléaire ont appris à ne pas en venir aux mains, et puis il y a les autres, les fanatiques, les imprévisibles. Cet argument implique que les deux régimes totalitaires que le traité de non-prolifération a autorisé en 1968 à conserver la bombe, soit l'Union soviétique de Brejnev et la Chine de Mao Zedong, étaient des Etats prévisibles. Ou que le Pakistan qui, comme l'Inde et Israël, possède l'arme nucléaire à bon droit pour avoir refusé de signer le TNP, est un acteur rassurant de la scène internationale tout en étant parrain des talibans afghans. Pas facile à admettre...

De deux choses, l'une. Soit le fait de détenir une arme aussi destructrice rend un Etat prévisible, responsable, et alors il faudrait (en théorie) se réjouir que Pyongyang et Téhéran l'acquièrent. Soit, ce qui semble hélas plus vraisemblable, il n'en est rien. Et tôt ou tard, les puissances nucléaires devront bien expliquer sur quelle légitimité politique - et pas seulement celle toute juridique du TNP (qui doit être révisé en mai) - se fonde cet avantage auquel elles s'accrochent avec suffisance. Au risque de voir de plus en plus d'Etats abolir le privilège en se faisant la bombe.

Alternatives Internationales, n°46, page 5 (03/2010)
Alternatives Internationales - La stricte suffisance de la France