Lectures

Note de lecture :Démocraties d'Amérique latine

Penser le politique en Amérique latine. La recréation des espaces et des formes du politique
Par Natacha Borgeaud-Garciandia, Bruno Lautier, Ricardo Penafiel et Ania Tizziani (dir.).
Karthala (408 p., 29 euros).
A l'ombre des dictatures. La démocratie en Amérique latine
Par Alain Rouquié.
Albin Michel (384 p., 23 euros).

Deux décennies après la chute de nombreux régimes autoritaires ou dictatoriaux en Amérique latine, qu'en est-il de la consolidation de la démocratie ? Comment évoluent le politique et le rapport à la politique ? Les alternances (à gauche et au centre gauche, au centre droit, à droite), se sont multipliées. En apparence, donc, l'Amérique latine serait revenue à la " normalité constitutionnelle ".

Dans un ouvrage remarquable et qui devrait faire référence, Alain Rouquié nuance en soulignant que ce retour n'est jamais complet : " Il ne signifie pas la victoire absolue de la démocratie : les "démocraties restaurées" ne sont pas tout à fait des régimes représentatifs comme les autres. Elles sont les héritières de dictatures quand elles n'en sont pas les prisonnières. "

L'auteur, politologue auquel on doit notamment les classiques L'Etat militaire en Amérique latine (Seuil, 1982) et Amérique latine. Introduction à l'Extrême-Occident (Seuil, 1987, 1998), a aussi été ambassadeur (au Salvador, au Mexique, au Brésil). Bénéficiant d'une considérable expérience d'observateur en même temps que d'une grande érudition concernant l'histoire et le mouvement des idées, il décortique les processus politiques et est en mesure de relier les évolutions contemporaines à leurs racines profondes. Il rappelle en particulier que les Libertadores et législateurs des indépendances (dont les emblématiques Simon Bolivar, José de San Martin et Bernardo O'Higgins) ont eu notamment comme référence la Constitution des Etats-Unis et la monarchie parlementaire britannique. Relevant le caractère positif de cette longue familiarité de l'Amérique latine avec la tradition libérale et pluraliste, il souligne en revanche combien les " structures sociales inégalitaires et hiérarchiques " sont " éminemment défavorables à la pratique démocratique ". L'auteur pointe aussi comme fragilité la crise de la représentation qui affecte les institutions, Parlements et partis politiques.

Très différent dans sa structure et sa nature est le second ouvrage, Penser la politique en Amérique latine. Dans l'introduction, les directeurs de l'ouvrage posent la question qui justifie et traverse cet ouvrage issu d'un colloque universitaire : " le temps de la politique aurait-il expiré ? La politique ne peut-elle se nicher "ailleurs" ou "autrement" que là où portent nos regards ? [...] " Plus tôt que l'Europe, l'Amérique latine a été, dès les années 1990, marquée par ce que de nombreuses études ont qualifié de dépolitisation. Le diagnostic insistait souvent sur le déclin des instances de représentation, sur la désaffection et la démobilisation politiques de vastes secteurs de la population. Cet ouvrage ne comporte pas moins de vingt-trois contributions, émanant d'autant d'auteurs (notamment sociologues, économistes, politistes). L'ensemble peut donner l'apparence d'un kaléidoscope tant les sujets sont variés. Leurs regroupements selon cinq chapitres permet de donner à l'ensemble une certaine cohérence mais le lecteur n'échappe pas toujours aux affirmations non argumentées ni à des formulations absconses, comme, dès l'introduction " le fait de parvenir à s'ériger en "réalité" inéluctable, en "objectivité sociale" où la présence du politique est niée, apparaît alors paradoxalement comme le degré ultime de ce dernier. "

Serge Cordellier

Alternatives Internationales, n°46, page 76 (03/2010)
Alternatives Internationales - Penser le politique en Amérique latine. La recréation des espaces et des formes du politique