Lectures
Jours tranquilles à Gaza, chroniques
Karim Lebhour,.
Riveneuve édition, 176 pages, 15 euros.
De quoi la Palestine est-elle le nom ?
Alain Gresh,.
Les liens qui libèrent, 220 pages, 17 euros.

Le conflit israélo-palestinien suscite les passions les plus constantes alors qu'en nombre de victimes, il est insignifiant comparé, par exemple, à la longue guerre qui a ravagé la République démocratique du Congo et à ses résurgences récentes.

Certains, notamment parmi les partisans d'Israël, voient dans cette obsession la preuve supplémentaire d'un antisémitisme diffus. Le poète palestinien Mahmoud Darwich la considérait plutôt comme une forme de judéocentrisme, et lançait aux Israéliens : " Vous nous avez apporté défaite et célébrité. "

Quelles sont les lignes de clivage qui se superposent à celles du conflit lui-même et lui confèrent cette résonance, notamment dans les opinions occidentales (le cas des pays arabes et musulmans paraît différent) ? Alain Gresh tente d'apporter une réponse en revenant sur le caractère colonial à ses yeux de l'entreprise sioniste. Dans sa démonstration, déjà maintes fois apportée par ailleurs, il rappelle que ce projet politique, né en Europe à la fin du XIXe siècle, porte la marque de son temps. Dans ses fondements intellectuels, d'abord, qui tiennent des autochtones invisibles et sans histoire pour quantité négligeable et l'Europe pour la seule détentrice du flambeau de la civilisation. Dans sa mise en oeuvre ensuite : conquête de la terre, refoulement des populations, appui d'une puissance impériale (en l'occurrence le Royaume-Uni), quitte à s'en affranchir une fois la conquête assurée.

La Palestine, " dernier vestige du rêve colonial ", cristallise ainsi l'affrontement entre deux visions du monde. L'une où Israël est l'avant-garde d'un Occident assailli par la barbarie (islamisme et terrorisme), toujours habité par la certitude d'une vocation à éclairer, et à dominer, le monde. L'autre où l'on en finirait avec deux siècles de domination occidentale pour réaliser l'égalité des peuples. Le chantier intellectuel qu'ouvre cette grille de lecture est la formulation d'un humanisme désoccidentalisé.

On aimerait que la démonstration se poursuive pour identifier par quels mécanismes cette querelle se transpose si facilement dans nos sociétés, et en France en particulier. Si la contradiction entre la prétention morale d'Israël et ses pratiques répressives soulève tant de passions, c'est sans doute parce que cette contradiction est aussi celle de l'universalisme républicain, que la droite national-sécuritaire et une partie de la gauche rechignent à réexaminer à la lumière des épisodes les moins glorieux. L'enjeu est moins le passé que la compréhension des questions les plus brûlantes du moment. Le risque de cette lecture est de réduire les complexités du conflit. Elle minimise aussi le problème que pose l'emprise croissante des mouvements islamistes dont le principe théocratique autorise le même cynisme brutal que la " mission civilisatrice " de la colonisation.

Pour redescendre de ces hauteurs désincarnées, Karim Lebhour, correspondant de presse, nous propose une chronique des " jours tranquilles " à Gaza depuis la prise du contrôle du Hamas. Un tableau par touches pointillistes d'humour, d'absurde, de violence, de lutte pour la survie, d'où se dégage la brutalité d'un enfermement arbitraire et d'un blocus inhumain et politiquement inefficace. Un rappel nécessaire de la densité d'injustices quotidiennes qui tissent l'étoffe humaine de ce conflit.

Thierry Brésillon

Alternatives Internationales, n°48, page 79 (09/2010)
Alternatives Internationales - Jours tranquilles à Gaza, chroniques