Lectures

Rencontre avec Philippe Squarzoni

Saison brune
par Philippe Squarzoni.
Delcourt (480 p., 27,95 euros).

Une BD de 500 pages sur le changement climatique. Comment est-ce né ?

Philippe Squarzoni : Dans mon précédent album, Dol, j'ai voulu dresser un bilan des années Chirac. Il y était beaucoup question de changement climatique et il a fallu que je me documente. J'ai lu les rapports du Giec1 et pas mal de livres. Je me suis alors rendu compte de la gravité du problème... que quelques pages ne suffiraient pas à traiter. De là l'idée d'un nouvel ouvrage. Mais dès qu'on soulève la question du climat, on touche à énormément de choses : les choix énergétiques, nos modes de production et de consommation, les inégalités et la démocratie... Au fur et à mesure que j'avançais, les thèmes tombaient les uns après les autres comme des dominos et mon livre s'est mis à grossir...

On le lit un peu comme on regarde un documentaire. Entre deux séquences, il y a des interviews en plan fixe d'experts que vous avez rencontrés, tels les climatologues Jean Jouzel et Hervé Le Treut, les économistes René Passet et Geneviève Azam. Comment fait-on du documentaire en BD ?

Ph. S. : Autant le film documentaire a une longue histoire derrière lui, autant la bande dessinée est, dans ce domaine, en train de s'inventer. Il faut en tout cas absolument éviter le pensum sans intérêt formel, le style " Histoire de France en bande dessinée ", mais au contraire rechercher des formes qui permettent à la fois de faire passer des informations et de préserver une dimension créative. C'est ce que j'ai essayé de faire en combinant différents procédés visuels et narratifs, comme l'interview face caméra (avec la difficulté par rapport au cinéma qu'il manque la voix et le mouvement du visage), les récits à la première et à la troisième personne, les métaphores graphiques...

Vous mettez également en scène vos interrogations et vos contradictions, qui sont celles de chacun d'entre nous. Cette subjectivité tisse un lien fort avec vos lecteurs. Dans le livre, on vous voit renoncer à aller au Laos pour ne pas prendre l'avion et quelques chapitres peu plus tard, vous embarquez pour le Montana... Vous avez tranché la question ?

Ph. S. : Chaque fois qu'on essaye de faire un geste écologique, il est dérisoire ou inutile. Ne pas prendre l'avion n'empêchera pas l'avion de décoller et d'émettre du CO2. J'ai pour ma part décidé de ne prendre l'avion qu'une seule fois par an. Ce qui est un peu se tenir au milieu du gué. Un écologiste plus convaincu pourra dire que c'est trop. Quelqu'un qui l'est moins me prendra pour un donneur de leçons. Quoi qu'il en soit, les petits gestes individuels ne servent pas à grand-chose. Seuls des changements politiques et structurels permettront de répondre au défi climatique. Malheureusement, nous n'en prenons pas le chemin.

Antoine de Ravignan

(1) Groupement international d'experts sur le climat.

Alternatives Internationales, n°55, page 76 (06/2012)
Alternatives Internationales - Saison brune