Lectures
Stèles. La Grande famine en Chine 1958-1961
par Yang Jisheng (traduit du chinois par Louis Vincenolles et Sylvie Gentil).
Seuil, 2012 (672 p., 28 euros).

On se souvient que l'histoire de la Chine de Mao Zedong a été marquée par des phases convulsives, parfois très violentes et meurtrières. Elles ont reçu des appellations officielles imagées - mouvement des "Cent Fleurs" ou "Grande Révolution culturelle prolétarienne", par exemple - qui n'en explicitent guère le contenu. Il en est de même du "Grand Bond en avant", lancé en 1958. Celui-ci a correspondu à une accélération de la collectivisation autoritaire et militarisée des campagnes et dont la conséquence directe a été une famine épouvantable. Cet ouvrage remarquable est un apport considérable à cette histoire tragique, aussi folle que criminelle, qui a causé la mort de 36 millions de personnes. Le récit, précis, s'appuie sur de multiples sources : articles et ouvrages, références puisées dans les régions les plus touchées par la Grande famine, témoignages, directives et rapports officiels, etc. Un livre poignant, rédigé en termes sensibles, très bien rendus par les traducteurs malgré la considérable réduction qu'ils ont dû accomplir pour son édition française.

C'est le deuxième plan quinquennal (1958) qui a lancé la politique du "Grand Bond en avant" et des "communes populaires". Encore faut-il s'entendre sur les termes. Ainsi, écrit l'auteur, "les autorités chinoises ont toujours appelé la collectivisation "mise en coopérative" et les deux expressions "collectivisation" et "coopérativisation" sont souvent confondues. En fait, il s'agit de deux phénomènes différents. La "coopérativisation" veut dire coopérer sur la base d'intérêts individuels, la "collectivisation" signifie l'expropriation. L'une consiste à s'entraider mutuellement sur la base de la propriété privée, la seconde à remplacer la propriété privée par la propriété publique. [...] Ce que mit en place la Chine, c'est bel et bien la "collectivisation". [...] Les paysans n'ont jamais adhéré aux coopératives de façon volontaire" (comprendre aux coopératives communistes imposées par le régime en Chine).

Le projet des "communes populaires", pour les dirigeants communistes, était de constituer des "communes communistes" dans les campagnes. Une "commune populaire", indique l'auteur, correspondait en moyenne à 5 000 foyers soit dix fois plus qu'une commune agricole. Ce projet visait, avec la collectivisation, à réaliser des économies d'échelle mais il a totalement déstructuré la production agricole et entraîné son effondrement. La généralisation des "communes populaires" s'est faite sur la base d'une très faible expérimentation et cette marche forcée et aventuriste est semblable en bien des points à la construction du communisme dans les campagnes en URSS, en 1929, qui avait elle aussi abouti à affamer la population1.

D'autant plus que, comme le souligne Yang Jisheng, l'organisation des "communes populaires" a suscité la création d'une bureaucratie de fonctionnaires : plus de 60 millions de cadres de rangs divers, soit 7 % de la population rurale, vivaient alors sur le dos des paysans, épuisés, affamés, poussés à toutes les extrémités pour survivre.

Serge Cordellier

(1) Lire Alternatives internationales, n° 9 juillet-août 2003.

Alternatives Internationales, n°56, page 74 (09/2012)
Alternatives Internationales - Stèles. La Grande famine en Chine 1958-1961