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Xénophobie Business. Les contrôles migratoires comme système
par Claire Rodier.
La Découverte (250 p., 18 euros).

Violences, racket, faim, maladie, exploitation sexuelle, travail forcé font partie du quotidien des migrants qui, contraints par le durcissement des contrôles et des législations dans les pays de destination, sont de plus en plus nombreux à passer par les filières clandestines. Avec parfois, la mort au bout du voyage. Ainsi, de 1993 à 2012, pas moins de 16 000 migrants ont péri dans leur tentative de rejoindre l'Europe, principalement depuis les côtes africaines, selon un recensement de l'ONG United. À l'issue d'une description minutieuse des systèmes de contrôle aux frontières de l'Union européenne, Claire Rodier, juriste au Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti) et cofondatrice du réseau euro-africain Migreurop, analyse les ressorts de leur développement.

Il existe, premier ressort, une véritable économie de la lutte contre les étrangers en séjour irrégulier, nourrie par l'augmentation de la dépense publique dans ce domaine. Le budget de l'agence européenne des frontières, Frontex, est ainsi passé de 6 millions d'euros par an à sa création en 2005 à 130 millions en 2011, auxquels s'ajoute pour la période 2007-2013 une dotation de 285 millions. Claire Rodier soutient que les entreprises du secteur privé - sous-traitantes des administrations pour convoyer les migrants expulsés, fournisseurs de technologies de surveillance et de services dans les centres de rétention - constituent l'un des moteurs de ces politiques, notamment en raison des liens qu'entretiennent industriels et politiques, particulièrement au sein du "groupe de personnalités", créé en 2003 par l'UE, rassemblant des représentants des institutions européennes, des instituts de recherche et huit sociétés spécialisées dans la sécurité et la défense.

Un deuxième ressort relève du discours ambiant qui tend à criminaliser l'immigration irrégulière. Claire Rodier dénonce l'image souvent présente dans les médias et les discours politiques d'une d'invasion de migrants irréguliers, prédateurs et délinquants. Pour appuyer son propos, l'auteure évoque le traitement des Roms, pourtant citoyens européens, par l'Italie et la France. Autre tendance à l'oeuvre, la volonté de plus en plus assumée par les États de l'UE de faire exécuter le "sale boulot" par les autres, en l'occurrence les pays de départ et de transit (Maroc, Libye, Ukraine, Géorgie...).

La délocalisation des missions de surveillance et de contrôle des frontières extérieures permet aux États membres de s'affranchir des obligations que les lois communautaires leur imposent en matière de respect des droits humains.

Même si tous les lecteurs ne partageront pas tous les points de vue de son auteure, ce livre, solide et documenté, fait éclater l'hypocrisie des politiques de contrôle des migrations menées depuis plus de deux décennies. Et administre la preuve de leur coût élevé comme de leur inefficacité.

Robin Assous

Alternatives Internationales, n°56, page 75 (09/2012)
Alternatives Internationales - Xénophobie Business. Les contrôles migratoires comme système