Lectures
Le dernier homme de la tour
par Aravind Adiga, traduit de l'anglais (Inde) par Annick Le Goyat.
Buchet-Chastel (582 p., 25 euros).

Pour connaître l'Inde de l'intérieur, mieux vaut se fier à sa littérature qu'aux guides touristiques. Que nous dit-elle ? Que la démocratie indienne est un royaume de corruption, dont la plupart des sujets sont contraints à l'honnêteté par tout un héritage des règles et des traditions. Aravind Adiga, dans son brillant Tigre Blanc, appelait cela la "cage à poule invisible". Dans Le dernier homme de la tour, il prend la mesure de son délitement. Ce roman-chorale s'intéresse aux habitants - de classe moyenne - d'une copropriété pucca (correcte) de Mumbai : la Tour Vishram. Non pour en faire les personnages d'un Immeuble Yacoubian à l'indienne, mais pour soumettre leurs amitiés et leur moralité, au pouvoir de l'argent : un jour, un promoteur veut démolir la Tour et offre à ses habitants, en dédommagement, des sommes assez démesurées pour résoudre tous leurs problèmes. Mais certains refusent - privant les autres de fortunes potentielles. Plutôt que de recourir à ses méthodes de coercition habituelles, le promoteur charge les habitants de convaincre leurs voisins récalcitrants - au besoin, par la violence. Bientôt, le camp du non se réduit à un seul homme harcelé, Masterji, vieux professeur un peu faible, un peu paranoïaque, mais qui se sent investi d'une mission symbolique. Un dinosaure, dans une ère dévolue à l'argent ; ou bien le prophète d'une révolution à venir, qui, partie des plus humbles, balaiera ce monde aux moeurs sauvages et aux lois impuissantes ? Aravind Adiga est un écrivain de la plus belle tradition : en un lieu, un héros, une intrigue, il rassemble tous les enjeux d'une nation

Alexis Brocas

Alternatives Internationales, n°56, page 78 (09/2012)
Alternatives Internationales - Le dernier homme de la tour