Lectures
Le nouveau Moyen-Orient. Les peuples à l'heure de la Révolution syrienne
par Jean-Pierre Filiu.
Fayard (408 p., 22 euros)

Après Gaza et Al-Qaïda, l'historien Jean-Pierre Filiu consacre son dernier ouvrage, aussi documenté et précis que les précédents, à la Syrie et aux racines de la Révolution en cours. Dans un style fort et imagé, l'auteur montre bien comment de la Syrie turbulente des années 1950 et 1960 est sorti un "État de barbarie" (l'expression de Michel Seurat est abondamment utilisée), à la tête "alaouite" de plus en plus réduite à cause des purges successives dans le parti Baas, dans l'armée, voire dans la famille même de Hafez al-Assad.

Ce dernier est présenté comme un "fanatique du statu quo", dont l'objectif premier est la préservation de son régime, laquelle serait obtenue grâce à l'instabilité régionale. Ce primat de la "raison de régime" sur la "raison d'État" nécessiterait peut-être d'avantage de nuances, car il est souvent appliqué aux régimes dictatoriaux ou totalitaires : or le dictateur ne pense-t-il pas que son régime est le mieux à même de défendre, voire de maximiser les intérêts de l'État ?

Les piliers du jeu international du régime ont été le gel du front du Golan, la vassalisation du Liban, l'appui financier des pays du Golfe, le soutien militaire de l'Union soviétique (puis de la Russie), et l'alliance avec l'Iran. En revanche, le régime n'a pu obtenir une sorte de garantie de la part des États-Unis en échange d'une paix avec Israël. Bachar a été courtisé cependant, il a obtenu un rapprochement avec la Turquie et Saddam Hussein a été éliminé. Jean-Pierre Filiu insiste sur le pouvoir de nuisance de la Syrie des Assad. On pourrait aussi parler de sa capacité à manipuler les grandes puissances, l'Union soviétique durant la Guerre froide, les États-Unis et l'Arabie saoudite ensuite (sans compter le président Sarkozy qui invita Bachar pour le 14 juillet 2008 !) et à utiliser les cartes les plus discutables pour rester dans le jeu.

La chronique du soulèvement populaire contre le régime est tout à fait passionnante. D'abord non violente, la résistance est obligée de se militariser, avec les risques de segmentation milicienne, de lassitude de la population, de manoeuvres des puissances étrangères et d'intrusion de combattants étrangers. L'auteur revisite les leçons tirées des Révolutions arabes dans un précédent ouvrage, avec la même condamnation des dictatures, la même foi en la démocratie portée notamment par la jeunesse, la même crainte des jihadistes, et les mêmes critiques à l'encontre des politiques menées par les pétromonarchies du Golfe, en particulier l'Arable saoudite. Face au système Assad qui emploie tous les moyens pour s'accrocher au pouvoir, et alors que les diplomaties trouvent une situation bien plus complexe qu'en Libye, il ne peut y avoir que la force selon l'auteur, même si cela fait passer au second plan les réflexions sur les contours possibles d'une Syrie post-Assad. Mais ne peut-on pas craindre que la Syrie redevienne, comme après son indépendance, un pays pénétré par les intérêts et les manoeuvres de puissances étrangères, et donc à la vie politique instable ? Au-delà des interrogations sur l'avenir, l'ouvrage de Jean-Pierre Filiu est une nouvelle preuve que l'histoire immédiate n'est pas une expression vaine, et que cette histoire est souvent faite "par le bas", par des hommes et des femmes en lutte.

Pierre Grosser

Alternatives Internationales, n°58, page 74 (03/2013)
Alternatives Internationales - Le nouveau Moyen-Orient. Les peuples à l'heure de la Révolution syrienne